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Dimanche 20 octobre
Le petit déj est parsemé de chameliers à la recherche de l'âme sœur : leurs chameaux ont divagué la nuit
pour se nourrir, eux divaguent le matin pour les retrouver. On reprend la marche en même temps que la
caravane. On suit alors une grande vallée vers le sud-est le long de l'
Oued Baouet
.
Au bout d'un long moment, Warta va demander sa piste à une nouvelle caravane : pour ne pas la ralentir, il
double, se gare, et emboîte le pas du Madigou qui avance à fière allure.
Ils discutent sur un bon kilomètre en gesticulant, puis Warta remercie, salut et revient à la voiture.
Retour arrière. On a raté l'
Oued Tagora
qui partait à l'ouest.
Effectivement, on retrouve rapidement quelques traces de pneus. On tire trop au sud et nous voilà re-perdus.
On remonte un oued au milieu duquel on trouve… une caravane pour
Bilma
. Tout l'
Aïr
se rassemble à cette saison pour la
Tarmlat
, caravane de sel sur
Bilma
.
Par petits groupes de dix ou vingt, ils se réunissent pour former des groupes jusqu'à 1 000 bêtes et font alors
700 km en 15 jours, jusqu'à
Bilma
, puis autant pour le retour. Ils se séparent alors et les meilleures bêtes continuent le périple jusqu'au
sud pour vendre leur sel. Ceux-ci sont au chargement à 10 h du matin, ce qui est très tardif. Ils nous
montrent une vipère à corne qu'ils viennent de tuer. Belles photos de bêtes qui râlent sous la charge.
(sadique !)
On s'enfile alors dans des wadis sauvages où vivent quelques familles. Notre approche les perturbe, car les
hommes viennent de partir pour
Bilma
et il ne reste que quelques femmes apeurées qui nous prennent pour des pillards.
⏯️
Le wadi que l'on suit se rétrécit, on passe au bord d'un puits cimenté et ça se termine en cul-de-sac. Il
n'y a pas long à sauter, mais il faudrait sauter : ça ne se fait pas.
Recul. Warta retourne aux campements, ce qui les inquiète encore plus. Tentative plus au nord. La montée est
belle, la gorge se rétrécit, (la nôtre aussi…), mais il reste des milliers de traces de chameaux : ils
tournent rarement en rond.
La Passe est belle, comme toutes celles que l'on a désirées. Le panorama est beau, on voit le
Bagzane
au fond à 35 km, mais la ligne droite est encombrée de cailloux infâmes, il faudra faire un grand arc de
cercle. Warta un peu découragé, tente de m'envoyer devant. Je lui ai parlé de mes photos satellites et là,
il voudrait bien voir à quoi ça sert. Peine perdue, je me courbe devant le Guide…
On passe le reste de la matinée à chercher une ombre pour le pique-nique. De guerre lasse, on vise un acacia
aussi ventru qu'un lampadaire, on mange en s'abritant les pieds sous la table et peu après nous sommes dans
l'
Oued Affassas
avec une bordure continue d'acacias majestueux. À croire qu'ils ont poussé pendant le repas !
Le fond de l'oued est bien mou et il faut chatouiller les machines : évidemment trois Toys contre trois Lands ça
donne des idées : on se retrouve à fond les ballons à se couper les traces comme des caluts. Yves et Pascal
s'empoignent et c'est Pascal qui disparaît au loin. Warta nous court après en criant ce n'est pas là, ce
n'est pas là ! On a raté la sortie de plusieurs km. Ça ne fait rien, c'est plein de jardins des deux côtés et
c'est très très beau.
Hésitations pour approcher le
Bagzane
. On se perd au sud-ouest dans des mous pénibles, pour éviter les cailloux et les arbustes. Warta tombe en
panne sèche. Personne ne se précipite car la prochaine pompe est à
Agadez
. Je m'y colle en démontant une partie de mon installation, ce qui ne me plait guère. On repart et deux minutes plus
loin Warta crève. Ça le casse, il voit le bénéf qui fout le camp.
⏯️
Un peu plus loin, on passe vers une case que le feu a détruite hier soir. La femme est totalement
désemparée. Et nous aussi. Posséder si peu et en plus le perdre, c'est injuste !
On arrive enfin à
Télouès
, au pied du
Bagzane
. Warta discute avec le tôlier du coin et revient nous dire que les chameaux ne sont pas au rendez-vous. Il
va chercher une solution.
Son chamelier s'est trompé de date et est reparti. Il nous trouve deux chameliers prêts avec cinq chameaux et
ajoute un troisième gars plus près du chasse-touriste que du chamelier et qui s'avère bavard comme une pie
et encore moins efficace.
Bien que j'aie pris toutes les précautions pour annoncer longtemps à l'avance que nous passerions deux ou trois
jours à pied sur le
Bagzane
, l'enthousiasme n'est pas réparti de manière égale. Pour faire simple, les trois Lands sont ravis et fin
excités et les autres sont de tièdes à froids.
Michèle, qui a tous les symptômes d'une forte dépression depuis le départ (ou avant) est officiellement
fatiguée et ne vient pas du tout. Yves, vient pour voir, mais ne prend ni équipement ni nourriture,
affichant clairement son intention de ne passer qu'une journée en haut, mais pas de nuit. Raymond vient pour
voir, il dira en haut s'il continue et Papé fait de même.
Warta cache très bien sa déception de rester en bas pour garder les voitures et nous délègue Araly. Même pas
grave, la vie est belle ! Nuit tranquille, dans un coin splendide, après un coucher de soleil d'anthologie.
Lundi 21 octobre
Décidément, le lever de soleil est, lui aussi, d'anthologie. Les photos paraissent irréelles à ceux qui n'y
étaient pas. Départ laborieux. La mise en route est très pénible. Les chameliers sont venus les mains dans
les poches et se grattent la tête (toujours les mains dans les poches) pour savoir comment charger les
chameaux.
Il faut leur passer des cordes et ils attachent tous les objets un par un, pendus comme des tresses sur un
crâne à la façon des camions qui traversent le désert, disparaissant sous une charge qui déborde de
pendouilles de tout côté.
Les matelas leur posent de gros problèmes et ils défont et refont tout plusieurs fois. Marylène prépare un
beau sac jaune avec des habits chauds, il n'en reste plus qu'un souvenir en vidéo, car le sac s'est
volatilisé… Nos deux matelas serviront de protection pour les chameaux et reviendront totalement souillés,
inutilisables. Le faux chamelier nous saoule avec son baratin. C'est l'aventure qui commence…
Marylène s'installe sur sa bête et en route, mauvaise troupe. Les 500 premiers mètres de faux plat sont
encombrés de petites pierres, assez faciles, mais ensuite le terrain s'apparente plus à une moraine toute en
gros blocs de granit de formes arrondies. Les petits blocs nous arrivent au mollet et les gros ont la taille
de maison, parfois à étage. La gorge est rectiligne, de pente assez douce, mais avec ressauts, elle monte de
515 m sur une longueur de 7 km.
On ne sait pas du tout comment on va se comporter par cette chaleur importante. On doit trouver de l'eau en
route, car cette gorge s'appelle
Ighalablabène
, ce qui veut dire à peu près "le bruit de l'eau qui coule" en Tamacheq. La montée est finalement assez cool
et ce sont les chameaux qui traînent, car le terrain n'est vraiment pas commode. Marylène est régulièrement
recoiffée à travers sa casquette par les épines des nombreux acacias du parcours.
On trouve assez rapidement des mares dans les enclos rocheux, l'eau y est vert pâle, stagnante, pas très
tentante. Christian, puis Pascal se font coller chacun un chameau de bât et les tiennent en laisse d'un air
très professionnel. Ils ont déjà plus de métier que l'artiste en vert qui continue à nous saouler…
On croise de nombreux troupeaux d'ânes et de chameaux chargés de sac d'oignons. Toutes ces charges sont
regroupées en bas dans des camions quotidiens qui partent à
Agadez
où ils ont un très grand succès.
Aux deux tiers de la montée, nous arrivons dans les jardins
d'Ighalablabène
.
1er mai 1877. Staoui raconte que, pour aller au village d’Aguelalaben, il a dû suivre un sentier
tellement escarpé, que son chameau est tombé à plusieurs reprises. Il a trouvé là-haut un ruisseau d’eau
courante provenant de la source du village et dérivé dans des canaux d’irrigation. Les dattiers sont
nombreux ; on cultive en outre l’orge et le mil. Tous les habitants sont esclaves et appartiennent au
cheikh.
Le soir, on enferme soigneusement les chèvres, par crainte des lions, qui sont nombreux sur ces hauteurs.
L’Aïr est jusqu’ici la seule oasis saharienne où le lion ait été signalé. On ne l’a retrouvé qu’au
Soudan, au delà des plateaux arides qui séparent le Soudan de l’Aïr.
(Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr - Erwin von Bary - traduction
Schirmer)
Ce coin est somptueux, les palmiers disputent la place à quelques citronniers qui s'étalent sur les
terrasses presque plates, avec par endroits quelques flaques d'une herbe courte et verte. Deux falaises de
granit lisses et verticales d'au moins 100 m bordent la scène. La roche est brun-rouge, comme la protogine
des aiguilles de Cham, avec quelques traces noires cependant et contraste avec la terre du jardin, bien
sombre comme de l'humus, la paille des champs alentour et les palmes bien vertes qui se découpent dans un
ciel bien bleu. Oh là là, les pauvres photographes ! Le ruisseau serpente en chantonnant d'un air distrait.
Un peu plus haut, j'entends l'eau qui coule sous les blocs, comme dans les rimayes à la fonte des neiges,
fraîcheur en moins.
Je suis prêt à tout pour voir ça de près, je quitte le chemin et me retrouve dans une jungle basse mais
terrible, pleine d'épines de 10 cm. J'atterris à grand-peine dans une baignoire d'eau courante, complètement
dissimulée dans les branches. Je ne résiste pas plus longtemps que le temps de quitter tous mes habits.
Quel délice ! En rentrant dans l'eau, la sensation est telle que je me dis que je vais rester là plusieurs
jours. Il y a des blocs pour s'asseoir, d'autres pour accueillir le dos, tout est protégé par de la mousse,
si vous passez là, ne la manquez pas !
À peine plus haut, Araly nous trouve un coin ombragé pour le pique-nique, avec un petit filet d'eau de 10 cm
dans lequel Christian se couche sur le dos en remuant les pattes tournées au ciel. Je ne vous dis même pas
comme les trois thés ont été appréciés après le repas !
C'est juste dans ces parages que nous avons découvert les bergères du Bagzane. Au début, très farouches,
inaccessibles, puis apprivoisées lentement, comme le fennec du Petit Prince.
Elles nous ont montré pour finir qu'elles suivent les mêmes règles que toutes les filles de la terre devant
l'appareil : La fuite, l'observation distante, la curiosité, le refus, le regret, les mines de rien, la
surveillance en coin, la remise en place furtive des cheveux, le sourire ravageur qui déstabilise le
photographe, la fuite précipitée pendant qu'il s'encouble dans ses boutons, tout ça juste pour qu'il
regrette éternellement toutes ces images qu'il n'a pas su immortaliser…
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les trois chauffeurs de lands sont éparpillés dans le décor, le
souffle court, cherchant les mots pour décrire aux deux autres ce qu'ils n'ont forcément pas pu voir.
Je nous revois au pied d'un gros bloc sur lequel s'était juché une fille en train de tresser sa vannerie
avec un sourire d'ange et nous en train de donner l'assaut d'abord à ce bloc vraiment pas commode, puis
ensuite en équilibre instable à trois sur la même arrête, courbés en tous sens pour améliorer le cadrage…
Encore un petit effort et c'est l'arrivée à
Akoudédé
. L'arrivée au paradis de Saint-Pierre, sans Saint-Pierre pour éviter de se faire refouler pour un vulgaire
délit de faciès.
Tout est calme et serein : notre souffle d'abord qui redevient normal, l'horizon qui s'élargit, mais sans
devenir plat, la terre qui réapparait après ces heures passées dans les cailloux, le terrain qui redevient
lisse après toutes ces pentes, des maisons qui annoncent l'hospitalité des habitants, les gros blocs qui ne
sont plus suspendus sur nos têtes, mais éparpillés tout alentour.
On traverse lentement le village pour s'installer à la sortie dans un recoin splendide. C'est la joie simple
de l'étape. Les chameaux sont déchargés, les matelas installés en carré, des tapis et couvertures autour.
On quitte les chaussures, on s'allonge, on discute, on rigole. On retrouve chacun nos petites affaires. La
lumière de fin d'après-midi magnifie tout ce qu'elle touche et ici au sommet de la montagne, c'est simple,
elle touche tout !
Il nous reste du temps pour la visite des jardins. Un des chameliers est fils du pays, ce qui facilite les
choses. Un puits est creusé en pleine terre, avec quelques étais en bois. L'eau est à 10 m, ce qui surprend
un peu quand on se sent en haut d'une montagne. Les jardins sont couverts d'oignons, mais aussi d'agrumes et
de céréales. Des femmes sont en train de vanner en plein contre-jour.
Comme si la journée n'avait pas été assez bien remplie, à l'apéro Christian nous offre le champagne dans des
flutes cristal sorties du sac. Heureusement que ce sac-là n'a pas été perdu ! Par contre, Yves n'a rien dans
son sac, pas d'habit, pas de couchage, pas de bouffe… On compense avec les moyens du bord, mais il aura
froid la nuit et sera incommodé.
Mardi 22 octobre
Au matin, les décisions sont prises : les Lands continuent, les Toys redescendent. Dispute entre chameliers
pour désigner celui qui redescend avec un chameau et les autres : c'est le chasse-touriste qui se fait
éjecter.
Trop balèze ! Dès le départ, l'enchantement se réinstalle. On passe de cuvette en cuvette par des passages
marqués de ces gros blocs si caractéristiques du
Bagzane
. C'est un mélange subtil entre intimité et splendeur. On visite des jardins, on détaille l'astuce du delou
auto verseur, on s'égare un peu.
On rencontre une famille dont la femme nous redéroule le jeu éternel de la fille et du pèloto. Elle a un
très beau sourire… et de beaux œufs ! Araly qui trouve qu'on n'est pas encore assez fous, propose d'acheter
les œufs et les poules qui vont avec.
Marché conclu. On attache deux coqs vivants (pour remplacer le frigo absent) par les pattes à la selle de
Marylène qui du coup est encore plus gaie. Les œufs seront emballés dans des boites et couverts de sable.
On longe un gros oued qui part à l'ouest et on débouche dans la grande plaine de
Bagzane-Namas
. Visite à des jardiniers qui sont hyper-fiers d'être pris en photos et qui improvisent pour cela une mise
en scène champêtre avec présentation du maïs qui honorerait les studios De Jongue.
C'est l'heure de la pause et nos guides nous trouvent un acacia en parasol que je n'ose même plus décrire
comme formidable, tant j'ai l'impression d'avoir usé ce mot jusqu'à la corde.
En deux secondes le camp est dressé, les matelas en carré, les sacs suspendus aux arbres. On se déchausse, on
s'allonge, on rêve à l'ombre… trois jolies petites filles se présentent, timides, silencieuses, avec du bois sec
pour le feu en guise de bienvenue. Quelle scène, j'ai l'impression de vivre un passage de la bible.
Que faire pour leur rendre la même émotion ? Les appareils reprennent du service, ce qui attire la mère, puis
toute la famille, qui repart pour mettre ses plus beaux habits. La sympathie est instantanée et réciproque,
les sourires illuminent tout jusqu'au fond des yeux, Araly se laisse gagner et nous dira plus tard qu'il
reviendra se marier là. Quelle belle tranche de vie !
Du coup avec ce somptueux cadeau, Araly et les chameliers cuisinent sur feu de bois une soupe-ragoût
Touarègue qui nous torture les papilles. Ah quelles épreuves n'aura-t-on pas subies sur ce
Bagzane
.
Après avoir rongé nos boites (les Lands sont restés en bas), petite sieste réparatrice. Puis Araly nous
propose doucement la visite du village. On se chausse, on sort de l'ombre et on entre dans
Bagzane Namas
. Belle école aux couleurs locale, ocre et bleu clair. Une pancarte remercie je ne sais quel sous-secrétaire
d'avoir participé à l'inauguration. Le traditionnel moulin à farine lance son tchouck tchouk pour appeler
les retardatrices.
Les femmes amènent le grain en seau et repartent avec de la farine pour un ou deux jours. La meule est en acier,
activée par un moteur diesel de 200 kg qui tourne très lentement, genre 100 tours/minute, faisant un bruit
très particulier. Le meunier est plus proche du graisseur de la marine à vapeur que du meunier de nos vieux
moulins à vent, mais la farine est fine et blanche.
Retour au camp où les chameliers font la sieste. Chargement. Je me laisse embarquer sur le chameau. Dès le
redressement de la bête, je manque d'être scalpé par l'acacia qui nous faisait de l'ombre. Je découvre avec
horreur l'inconfort de la selle Touareg. J'ai dans l'entre-jambe une grosse bite – pas d'autre mot – qui
m'empêche de basculer en avant en écrasant tout le matériel que je préserve à cet endroit-là depuis des
années.
Évidemment, les autres qui ont déjà essayé sont morts de rire et prennent régulièrement des nouvelles. Peu à
peu, j'arrive à me détendre quand même et à me laisser bercer par ce trop célèbre vaisseau du désert. Nous
continuons notre boucle autour du volcan
Izzeguerit
. Mon chameau semble connaitre par cœur ce parcours et choisit lui-même son trajet.
On sème le reste de l'équipe et il reste deux bêtes au moment d'abandonner le chemin. On descend au fond d'une
cuvette qui a été habitée et dans laquelle subsistent quelques ruines et de nombreux acacias. On attend les
autres qui ne réapparaissent pas. Je finis par me laisser glisser en bas, car je suis immobile en plein
soleil et il y a beaucoup de belles choses à voir.
Après plus d'une heure, les autres nous rattrapent et on se choisit un bivouac… somptueux (je n'ose plus
employer ce mot, vous allez croire que bégaie). De gros blocs de granit de toutes formes envahissent le
paysage pour aggraver le désespoir du photographe obligé de compter le niveau des batteries et la taille de
sa carte mémoire !
Nous faisons route depuis midi avec un jeune cycliste d'environ dix ans. Nous l'avons rencontré à
Namas
, où sa mère l'a envoyé chercher des médicaments et il est rapidement devenu notre mascotte. Les épines
d'acacias lui jouent des tours, il a déjà crevé deux fois et réparé autant.
Il est parfaitement autonome dans ce terrain. Nos chameliers l'ont pris en affection et il choisit de passer
le bivouac avec nous. Nous sommes éberlués de son autonomie et avons peur que ses parents s'inquiètent.
C'est lui qui nous rassure.
Le coucher de soleil se transforme en spectacle et on sieste mollement sur nos matelas éparpillés sur de
gros blocs ronds. Les poulets passent à la casserole hélas pour eux au sens propre. L'infatigable Araly
s'occupe de tout. L'apéro nous tombe dessus sans crier gare et anime la discussion philosophique commencée
sur l'avenir de notre cycliste du
Bagzane
, comparé à celui qu'il aurait eu en naissant à
Saint-Pourçain sur Sioule
. (Franchement, moi j'aurais choisi le Bagzane, faut pas déconner …).
Les coqs se sont bien défendus, on a failli perdre les dents. On n'a pas retrouvé les étiquettes, mais ils
sont garantis 0% de matières grasses, les choupettes peuvent se goinfrer sans être condamnées à se racheter
une garde-robe. Il y a un réel déficit entre les calories absorbées et celles qu'il faut dépenser pour la
mastication. Nuit à l'hôtel des mille étoiles.
Mercredi 23 octobre
⏯️
⏯️
J'ai eu cette nuit le rêve traditionnel du montagnard qui escalade la plus belle montagne et ce matin,
j'accomplis ce rêve. Mais quel supplice de faire ça en économisant ses photos. La vue est évidemment superbe
et on découvre l'étendue de ce
Bagzane
.
On voit le bivouac d'en haut, tout petit. On voit qu'il manque deux chameaux et un chamelier parti à leur
recherche. Ça nous laisse le temps de rêvasser et de descendre tranquillement. Bien après notre retour, le
chamelier réapparait : il a fait une partie de la descente d'
Ighalablabène
avant de remettre la main sur le fuyard qui rentrait chez lui tout simplement.
Paquetage, Christian accompagne Marylène sur un chameau et je divague dans la plaine avec mon appareil,
rejouant la scène éternelle du photographe qui rencontre une choupette et qui se font réciproquement toutes
leurs mines pour qu'elle accepte l'immortalisation.
On passe en coup de vent à
Akoudédé
, on se laisse glisser dans la pente, on se laisse séduire par le murmure d'
Ighalablabène
, on court un peu après les bergères, on caresse un petit coup les baignoires et on retrouve les copains un
peu éteints après cette attente. On essaie de leur communiquer nos émerveillements, mais c'est mission
impossible.
Descente dans l'oued Tétakasnazzel, grand oued encaissé avec belle végétation d'épineux; Amaloulé,
endroit pittoresque, petite oasis de dattiers qui ombragent une source irriguant des jardins où on
cultive le mil, le blé, les tomates, les piments, les oignons, les melons d'eau et le tabac.
Descente dans le grand oued Aguernaoué. Longé une chaîne d'éboulis appelée Aoukédédi. Route constamment
entre des chaînes d'éboulis, en terrain pierreux, avec affleurements rocheux et quelques marches, au
milieu des laves et des ponces, chemin pénible aux chameaux. Du haut de la descente d'Ighalablaben, on
aperçoit au loin la plaine au sortir des gorges, plaine unie, grise, jaune, piquée très loin par une dune
qui étincelle au soleil, beau spectacle, grandiose.
La descente dans la gorge est difficile; elle se poursuit à travers les escarpements, au milieu de rocs
raboteux, de pierres roulantes, de marches, sur un sentier qu'il faut suivre à pied.
Ighalablaben (alt. 1 340 m.), dans la gorge, large à cet endroit de 150 mètres, aux parois complètement
à pic au nord, hautes de 200 mètres. Source qui sort des parois des rochers nord, coule dans un ravin en
faisant un bruit de torrent et se perd dans un oued qui s'allonge vers le sud-est.
Petite palmeraie de 150 dattiers. Le long du ruisseau, bois d'environ 70 citronniers (lemon, disent les
indigènes). Petits jardins en terrasses où on cultive des tomates, de petits piments, des oignons, des
melons d'eau, un peu de maïs, un peu de blé, du tabac. Quelques huttes en paille. Ighalablaben est sans
contredit l'endroit le plus sauvage et le plus pittoresque qu'on puisse voir dans les monts Baghezan. Ce
site frais et agréable sollicite le photographe.
(Lt Colonel de Burthe d'Annelet - Du Cameroun à Alger - 1928-1931 - T2 p.446)
Qui sont les explorateurs occidentaux du Bagzane ?
Raymond nous raconte sa tornade : un fameux coup de vent a soulevé sa tente de 100 m en l'air en
tourbillonnant. Comme tout était ouvert, tout le contenu a été éparpillé dans la pampa et les gamins lui ont
ramené un par un tous ses effets, contre le sempiternel bakchich. On dort sur place pour digérer nos
aventures, ce qui ne remporte pas spontanément l'adhésion de ceux qui n'ont absolument rien à digérer.
Jeudi 24 octobre
⏯️
⏯️
Départ pour
Tabelot
. On trouve un petit marché et je suggère à Warta d'acheter un méchoui. Aussitôt dit, aussitôt fait. On
visite la région d'
Abardokh
. Puis en passant à côté d'un terrain ravagé et stérile, Warta nous explique le scandale des projets de
certaines ONG : l'une d'elles a imaginé transposer là la technique que les gens des
Açores
emploient pour procurer un peu d'eau de condensation à leurs vignes.
Ils ont recueilli des fonds, ont acheté quelques 4x4 rutilants, ont embauché des gens pour creuser les demis
lunes des vignobles des Açores bien orientées au vent, ils ont planté quelque chose et tout a crevé. Ils ont
découvert que la condensation de l'eau n'est pas aussi importante au milieu de l'Afrique que sur les iles de
l'Atlantique.
Après cette grande découverte, le projet est arrivé à échéance et ils ont disparu, laissant quelques
Nigériens goguenards, et quelques Européens ravis de cette généreuse assistance qui distingue si bien les
gens éduqués.
Arrêt pique-nique dans un oued. À peine installés, les visiteurs arrivent. Nous sommes juste à côté d'un
village de tailleurs de pierres de savon pour les touristes d'
Agadez
. La discussion s'anime, les marchands s'installent. Une visite du village est improvisée.
Peu après, on bifurque vers
Dabaga
. La végétation est luxuriante le long de l'
Oued Assa
, puis disparait quasi complètement peu après. Le soleil se couche en plein pare-brise. On continue jusqu'à
l'
Oued Tidène
, pays natal de Warta et de son neveu Mano Dayak. D'ailleurs, il a gardé des jardins ici qu'il loue à des
cultivateurs. Méchoui délicieux préparé par Araly. Rigolade avec quelques jeunes.
Ce jour-là, le tezakey, le vent de sables, barrait l'horizon d'un mur sombre et rougeâtre, et les
animaux, dos au vent, se serraient, silencieux, autour des tentes de campement.
C'était à Tidène, au cœur des montagnes de l'Aïr, au début de la saison des pluies. Les hommes, accroupis
derrières les nattes de palmier doum, avaient remonté leur voile très haut sur le visage. Eux aussi se
taisaient.
Assis au milieu de ces hommes, mon père évitait de croiser les regards. Yeux mi-clos, il fixait, sans le
voir, le troupeau de chameaux baraqués derrière la clôture de branches d'acacia.
À ceux qui, cette année, lui demandaient des nouvelles des siens, il répondait : « Tella n'yet. »
« Tella n'yet »: « ma femme est enceinte » ou plus exactement « ma femme a l'esprit ». La plus noble des
confidences.
D'une minute à l'autre, il allait être père d'un septième enfant. Sept, le chiffre magique, le chiffre
que l'on prononce si l'on veut éviter la colère des djinns, des ogres et des démons.
Dans une tente, à l'écart, assistée par une vieille cousine, ma mère agrippait à pleines mains les
arceaux soutenant le toit de palmes. Malgré les douleurs, elle s'efforçait de sourire. L'enfant de la
femme qui accouche dans la félicité ne peut être la victime des mauvais génies.
Ma mère m'a fait des centaines de fois le récit de ce jour où je vins au monde. Avec des mots pleins
d'images, elle m'a raconté l'instant où sa vieille cousine a arraché le couteau planté dans le sable
brûlant qui aseptise le métal et coupé le cordon pour me permettre de pousser mon premier cri au vent du
désert.
Lorsque tu es sorti de mon cœur, la princesse Tâtrit-tan-toufât jetait mille feux comme la lame d'une
épée dans le creuset du forgeron. Elle disait : « Mano, le miel se cache sous ta langue, mais ne quitte
jamais le désert, car le désert purifie l'âme… Loin de lui, tu es sourd et aveugle… »
Ainsi parlent les mères touarègues. Par décence, elles enveloppent leurs inquiétudes dans des allégories.
Un pouvoir qui les fait poètes et souveraines.
… Pourtant, elle n'a jamais su la date exacte de ma naissance.
Tu es né entre l'année de la grande sécheresse et celle de la grande invasion des criquets.
Sans doute en 1950.
(Mano Dayak - Je suis né avec du sable dans les yeux)
Vendredi 25 octobre
En partant le matin, on ravitaille à un puits et on dérange une cousine de Warta avec nos appareils. Visite de
l'école de
Tidène
et juste à côté de la tombe de Mano Dayak.
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On repart pour
Tafadek
, centre balnéo connu de tout le monde arabe qui vient en cure ici. Une source (trop !) chaude alimente deux
petits bassins de la taille d'un homme, couverte d'une cabane pour préserver l'intimité. Un homme de peine
vide et rempli la cuve entre chaque baigneur (euse) et si nécessaire fournit le massage.
Séance d'une demi-heure environ. On se tâte et finalement tous les mâles y vont ensemble. Franche rigolade,
on sort de là cuits comme des homards et complètement cassés. Pique-nique dans l'oasis. Nous décidons de
payer Warta avant d'arriver à
Agadez
et la quête et le comptage des billets sont confiés à Christian qui se régale de brasser tout ça, encore que
si ça avait été en francs Pinay, quel pied il se serait pris !
C'est ici que Martine situe l'épisode idiot de la dispute de Raymond et Marylène. Toujours prompte à faire
part de ce qui lui passe par la tête, celle-ci aurait dit à celui-là qu'avec la tête de malfaiteur qu'il
avait, il ne fallait pas s'étonner…". Raymond a alors piqué du nez et n'a rien rajouté.
Mais le lendemain à l'aube, après une longue maturation nocturne, il l'a violemment interpelée disant s'être
senti insulté. Ni les excuses et ni les pleurs de Marylène n'y ont rien fait : les choses étaient dès lors
consommées. Le temps passé depuis n'a eu pour effet que d'équilibrer l'inimitié de ces trois-là, Christian ayant
pris parti.
Évidemment le groupe n'est pas resté indifférent et le pointillé qui distinguait les Toys des Lands en a été
renforcé, curieusement tout de même.
On s'échappe par un raccourci foireux de Warta qui nous permet de zigzaguer avant de rejoindre le goudron d'
Agadez
à
Arlit
. Warta crève encore une fois, sans doute pour qu'Araly ne perde pas le rythme. Warta, après discussion avec
Raïcha, décide de traverser
Agadez
sans s'arrêter et nous conduit directement dans l'
Oued Téloua
où nous pourrons bivouaquer. Il s'encouble dans les fourrés, ce qui nous parait bizarre pour un gars du
coin.
On débarque dans l'oued pile sur le bar que Raïcha, Ibrahim, Rabidine et tous les autres ont dressé pour
nous. Hallucinant, la surprise est totale et la joie se lit sur tous les visages. Le temps de saisir les
verres tendus, on se retourne vers une voiture bizarre en train de se planter dans nos traces.
Évidemment, c'est un Toy, mais qui me dit quelque chose : il a une croix occitane rouge sur les portières.
Encore plus bizarre, les occupants descendent et au lieu de s'occuper de leur problème, ils nous foncent
dessus. Jean-Paul et Sylviane nous sautent dans les bras. Ils découvrent le Papé dont personne ne leur avait
parlé.
Quelle joie de retrouver ces deux-là justement là, en plein périple africain commencé il y a dix mois. Ils
sont à
Agadez
depuis une quinzaine, ils avaient les coordonnées de Warta et Raïcha depuis leur départ, et en prenant
contact dès leur arrivée, ils ont appris notre venue au Niger.
Ils ont tenté de venir à notre rencontre, mais ont subi une agression sévère dans la zone d'
Elméki
. Un gars leur a tiré dessus. Ils ont rebroussé chemin et depuis nous attendent à
Agadez
.
⏯️
⏯️
La rencontre a été organisée par Raïcha, ils se sont planqués dans les matitis au bord de l'oued et quand
Warta tout à l'heure a donné l'impression de s'encoubler dans les fourrés, en fait, il est tombé sur leur
cachette et a dû les contourner pour préserver le suspens.
Raïcha porte avec elle son nouveau fils adoptif, Sidi. Une de ses cousines est morte en couche, elle et
Warta ont décidé de l'adopter. Il est l'objet de toutes les attentions et toutes les mères fondent à en
faire couler l'oued.
Un méchoui va terminer la saturation des sens… On se prendrait pour Astérix et Obélix en fin d'album avec
des plats de sangliers partout. Quelle arrivée à
Agadez
!
Voir la description d'Agadez par Léon l'Africain.
Voir la description d'Agadez par Heinrich Barth