Encore un réveil enchanteur avec toujours cette impression coriace de faire du bateau dans les lacs des
Aiguilles Rouges.
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balade matinale sur Taseertit
On se met rapidement au boulot : nous avons une nouvelle île à explorer :
Taseertit.
Encore et encore des paysages grandioses avec une déco sublime. D'abord, la froideur et l'austérité s'installent et vous
expliquent avec force cailloux, assistés de quelques névés, que sous ces climats tout coûte si cher qu'il faut ménager ses
forces.
Puis, dans les recoins au ras du sol, quelques lacs tentent de se loger. De plus courageux que d'autres se mettent en plein
milieu, lançant parfois de terribles reflets bleu turquoise. Quelle audace !
Des algues, à la chevelure sublime, se dissimulent dans de tout petits ruisseaux dans l'espoir de n'être pas vues. Très
discrètement, quelques feuilles, prétextant du froid, s'habillent de couleurs vives. De jeunes linaigrettes, ingénues, bombent
la poitrine à l'approche du plus petit étang.
Les bolets enfin profitent de leur multitude pour se syndiquer contre cette volonté venue d'en haut. Contrariés par des vents
extrêmes, ils penchent à gauche et squattent sans vergogne les rares emplacements abrités.
Et pendant ce temps-là, les glaçons continuent leur défilé dans la rue d'à côté avec calme et sérénité, estimant qu'à ces
latitudes, eux seuls sont en charge de la bonne marche de ce monde glacé.
Ah ! Quelle nature ! Comment s'en sortir avec un tel désordre ?
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descente dans la flore locale
pêche à la carpe
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pêche à la carpe sur Taseertit
La balade de cette matinée nous a fait découvrir quelques lacs d'eau douce. Par une mécanique comparable à la comptine
« marabout, bout d'ficelle, selle de ch'val… » quelqu'un nous lance « lac d'eau douce, douces carpes, carpe pêche, pêche canoë,
canoë escalade… »
Et nous voilà partis avec armes et bagages à la pêche à la carpe, en canoë sur un lac d'altitude en plein soleil. Et puisque les
déménageurs réunis ont négligé notre appel d'offre, on se coltine le canoë dans l'pentû jusqu'au lac.
Lors de la mise à l'eau de l'engin entre les cailloux, les candidats pêcheurs se font des politesses, et seules nos deux
autorités, Jean puis Goulwen, se lancent.
Notre erreur fut d'avoir négligé la campagne de pub indispensable à toute réussite. Les carpes ont appris notre venue avec une
semaine de retard, et ont été, j'en suis sûr, encore plus dépitées que nous.
Dans la région du Scoresby Sund, la biodiversité piscicole est très limitée en raison des conditions extrêmes, mais une espèce
domine largement : L'omble chevalier (Salvelinus alpinus) : C'est de loin l'espèce de poisson d'eau douce la plus commune et la
plus répandue au Groenland.
On la trouve dans de nombreux lacs et rivières. L'omble chevalier est une espèce anadrome, ce qui signifie qu'elle vit en mer,
mais retourne en eau douce pour se reproduire (comme le saumon), ou qu'elle est « landlocked » (cantonnée à un lac), passant toute
sa vie dans un seul lac.
D'autres espèces de poissons d'eau douce peuvent être présentes, mais de manière plus rare et localisée : L'épinoche à trois
épines (Gasterosteus aculeatus) : On peut la trouver dans certaines eaux froides. L'épinoche à neuf épines (Pungitius pungitius)
: Tout comme l'épinoche à trois épines, elle peut s'adapter à ces environnements. Les autres poissons mentionnés dans la région
du Scoresby Sund, comme le flétan du Groenland, le loup de mer ou le requin du Groenland, sont des espèces marines qui vivent
dans le fjord lui-même, qui est une extension de la mer.
Bon, et en plus, on s'est trompé de poisson, quelle guigne !
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élaboration du projet
Nelly s'est encore coltiné des monceaux de bolets au repas de midi, et la discussion sur la suite du voyage, carte en main, fut
très animée.
Nordvestfjord
On est tous un peu (beaucoup) fascinés par les gros glaçons, alors on décide d'aller en voir plus. Quoi d'autre que de remonter
à la source principale, vers ce géant de glacier Daugaard-Jensen.
D’accord, sans permission, on ne verra pas le vêlage, mais dans ce Nordvestfjord étroit, alias
Kangertertivarmit Kangerttivat, il doit y avoir du spectacle.
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en route pour le Nordvestfjord
La sortie de notre lagon calme semble obstruée, il faut zigzaguer pour retrouver l'Ikâsakajik
On repasse devant l'entrée du Skillebugt, ce cul-de-sac dans lequel nous espérions trouver un
bivouac avant-hier soir.
Puis on s'enfile dans ce beau Nordvestfjord (Kangertertivarmit Kangerttivat), et le spectacle
commence.
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dans Nordvestfjord
Et tout d'un coup, s'annonce un magnifique morceau de gruyère, pas suisse du tout avec tous ces trous, que dis-je, ces cavernes
!
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'la lunette'
Et notre capitaine va jouer avec ce glaçon très spécial jusqu'à satiété, au plus grand plaisir de tous.
Le soleil, qui faisait semblant de se coucher, taquine les photographes qui tentent d'immortaliser, qui le rayon sublime, qui le
reflet parfait, offrant à chacun dès la photo prise, un nouveau point de vue encore plus beau que le précédent, ce qui les
oblige à tout recommencer.
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le salon bar
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Nordvestfjord
On va aller aux limites du Parc national du Nord-Est du Groenland, à l'embouchure du
Borgjerg Gletscher, où la carte nous indique un mouillage possible, afin de passer une nuit
calme après ces émotions fortes.
Ce parc est l’aire protégée la plus vaste au monde et englobe une grande partie du fond du fjord ainsi que les régions
naturelles environnantes. Cette zone est ainsi protégée pour sa faune, sa flore et la préservation de son écosystème arctique
exceptionnel.
Dans cette zone, toute activité humaine est fortement réglementée, permettant essentiellement la recherche scientifique,
quelques expéditions et de très rares visites touristiques organisées sous contrôle.
Nous sommes sous la garde du Rivjernet qui nous surveille du haut de ses 2270m, et se dore la
pilule – au sens propre – en cette fin d'après-midi (il est quand même 19 h 30 à l'heure de la photo !). C'est vraiment spécial,
ces montagnes de plus de 2000m. En bord de mer.
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extraits web sur le glacier Daugaard-Jensen
Dimanche 26 août
Il faut maintenant redescendre le Nordvestfjord barré par ce parc interdit.
On souhaiterait faire le tour de Milne Land, histoire de voir du pays, mais ce serait trop juste
pour attraper l'avion prévu le 29 pour ceux qui rentrent et ceux qui arrivent, et Jean et Goulwen qui l'ont fait précédemment
nous expliquent qu'on n'y perdra rien.
On reprend donc nos zigzags entre les glaçons, sous le regard imperturbable de la multitude de glaciers qui tombent du
massif de Kloftbjerge, puis on bifurque dans l'Ikâsakajik pour
aller se prosterner au pied de cette fameuse Tour de Babel, alias Grundtvigskirken.
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retour du Nordvestfjord
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retour du Nordvestfjord
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retour du Nordvestfjord
la Tour de Babel
En 1999, une équipe norvégienne-suédoise a gravi l'arête sud de Grundtvigskirken (1 977 m),
pensant réaliser la première ascension. Bien que cet itinéraire ait déjà été tenté jusqu'à environ la moitié de sa hauteur
(probablement par l'armée britannique en 1978), le sommet n'avait jamais été gravi. Cependant, en grimpant jusqu'au sommet nord,
l'un des Norvégiens a découvert un cairn et des sangles de rappel. Nous pouvons désormais confirmer ce que l'on pense être la
première ascension de Grundtvigskirken.
En 1989, une expédition belge (Nunatak 89) quitta Amsterdam et mit le cap sur
Ittoqqortoormiit (Scoresbysund) à bord d'un voilier de 17 mètres. Le voyage dura
approximativement un mois. L'objectif était double : battre le record du point le plus au nord atteint sur la côte est du
Groenland, établi en 1905 par le navire Belgica, commandé par Adrian de Guerlache, et escalader
une impressionnante tour rocheuse sur le Renland, identifiée en 1985 par une précédente
expédition belge. Le premier objectif ne fut pas atteint en raison d'une banquise très dense cette année-là. Jean-Marc Piron et
Luc Reginster réussirent néanmoins à l'escalader.
Ils ont d'abord exploré la face est (gravie 21 ans plus tard par une équipe italo-suisse, AAJ 2011 ), mais l'ont trouvée trop
difficile pour deux grimpeurs sans portaledge ni matériel d'ancrage. Ils ont donc gravi la face sud-ouest sur le versant opposé.
Ils ont alors commencé par un terrain rocailleux pour atteindre un bivouac sous le mur de tête de 550 m, qu'ils ont gravi le
lendemain en 10 heures, par un réseau de fissures proéminentes au milieu de la face. Le rocher était excellent et les
difficultés 5c–6a. Ne trouvant aucune trace d'une ascension précédente, ils ont construit un cairn sur un gros bloc au sommet et
ont descendu l'itinéraire en rappel.
L’expédition belge de 1985 avait baptisé le pic « Tour du Pingouin », et les premiers
ascensionnistes décidèrent de conserver ce nom, ignorant l'existence d'un nom antérieur. [
Grundtvigskirken a été nommée dans les années 1930 d'après la célèbre église
Grundtvig de Copenhague, dont la tour ressemble fortement à
celle du sommet. Voir les notes ici sur l'histoire de ce nom. ]
Les alpinistes de 1989 ont passé trois semaines dans le fjord de Scoresby Sund, puis,
lorsqu'ils ont tenté de repartir, le yacht s'est retrouvé coincé par la banquise soulevée par le vent et a été coupé du monde
pendant huit jours supplémentaires. Constable Pynt n'était pas un aéroport commercial à cette
époque, et le yacht n'était pas équipé de téléphone satellite.
On traverse alors le fjord pour voir la rive sud de plus près et on se frotte à un petit front glaciaire, dont aucune IA
n'arrive à me donner le nom.
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dans l'Øfjord
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dans l'Øfjord
Mais en se retournant plein nord, quelle vue sur la Tour de Babel au centre de ce panorama !
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dans l'Øfjord
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vers Pooqattaq
Pooqattaq
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balade sur Pooqattaq
On se réfugie à Jyttes Havn, l'anse nord de l'Île de Pooqattaq
dans l'Archipel des Ours, décidément le point central de ce périple.
Il est 17 h quand on arrive, mais l'amplitude solaire à cette latitude nous laisse largement le temps d'aller voir si c'est plus
beau d'en haut.
On se sépare assez rapidement, et je me retrouve isolé à l'ouest. Je prends tardivement conscience que j'ai négligé la présence
des armes dans cette terre sauvage, et que le nom d'Archipel des Ours n'a pas été choisi par
hasard… La trouille me coupe les jambes, et je rejoins dare-dare l'embarcadère, rencontrant en route Bernard qui s'est mis dans
la même situation.
Les bolets sont absolument partout, dommage que les frais d'export soient si élevés. On occupe le lent crépuscule à toute sorte
d'activités, dont le farniente. Certains vont en canoë, voir les glaçons de plus près.