← Étapes →
Traverser l’Ennedi à pied, c’est laisser un décor de théâtre prendre corps sous nos pas, une scène vivante que
la
pierre, l’eau et le vent ont façonnée depuis des millénaires en une infinité de tableaux.
À chaque pas, le sable change de ton, la lumière invente un nouveau relief, et les arches semblent s’ouvrir
comme des
portes vers d’autres temps.
C’est une arche de Noé minérale, un monde où les formes et les silences dialoguent, et que l’on ne peut
comprendre qu’en
se plongeant dans sa longue histoire — géologique, climatique, mythologique — où la mémoire du vent tient lieu
de
parole.
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.28)
Vendredi 13 janvier 2012 :
Genève – Paris –
Addis-Abeba
Samedi 14 janvier 2012 :
Addis-Abeba –
N'Djaména
À peine arrivés, l'agence locale nous a accueillis, tout était prêt sur le parking de l'aéroport, départ immédiat
sur les
chapeaux de roues !
Nous étions répartis dans quatre voitures, avec guides, chauffeurs, cuisiniers… et même un accompagnateur
d'Allibert-Trekking.
Je me suis calé dans le Toy des cuisiniers, un bon vieux PZJ75 rustique, comme d'hab', mais pas trop
bondé.
Pique-nique un peu avant
Massaguet puis bivouac un peu avant
Ngoura.
Dimanche 15 janvier 2012 :
Ngoura – Moura
Katchéné
Pas mal de piétons et cavaliers sur cette piste roulante. On frôle le
Mont Ab
Toyour, une
des rares bosses de cette région du
Ouadaï.
Le
Ouadaï est une région historique de l'est du Tchad, jadis le siège d'un
puissant
sultanat !
Puis, on se trouve un coin de pique-nique génial, sous l'ombre majestueuse d'un gommier. En repartant, on traverse
des
villages vers
Tialo Zoudou avec de grandes jarres en argile de quelques mètres
cubes pour
stocker les récoltes, témoignage d'une adaptation séculaire au climat semi-aride.
Passage à
Diouglgouli et petit arrêt à
Mangalmé,
village
un peu plus gros que les autres. Vente de canne à sucre, agrumes et curcuma. La théière, indispensable pour les
ablutions,
est enchaînée sans doute par un patron qui en a marre de la voir s'envoler comme un papillon.
Bivouac vers
Moura Katchéné. Une assemblée se tient au soleil couchant juste à
côté, sans
doute un imam qui prêche ses fidèles.
On aperçoit tout à coup, au fond d'une de ces plaines, large de dix à douze kilomètres, et bornée, comme les
précédentes, d'arides chaînons, la capitale du Ouadaï : le poste et le camp des tirailleurs, quelques maisons
pour le
logement des officiers ; un grand marché, de construction toute récente; les quartiers indigènes, partie en
terre,
partie en paille; tout cela s'étale, avec de larges intervalles vides, sur une surface d'environ deux kilomètres
de
diamètre.
Deux fleuves y creusent de faibles dépressions, presque toujours à sec. La population d'Abéché, jadis plus
forte, est
tombée, il y a une dizaine d'années, à 4.000 habitants à la suite d'une terrible famine qui a provoqué à la fois
des
morts et des émigrations. Elle est maintenant remontée à 8.000 environ.
C'est un centre de trafic important par sa situation géographique en même temps que par son activité. Le
commerce y est
tout entier entre les mains de riches indigènes et de Syriens; il y avait aussi, lors de mon passage, une maison
grecque. L'importation et l'exportation se font principalement par le Soudan anglo-égyptien et par la Libye;
dans le
premier cas, elles empruntent la route bien connue d'El Facher, El Obeid, Khartoum, Port-Soudan, déjà suivie par
de
nombreux Européens; dans le second cas, elles passent par Ounyanga, Koufra et Djalo; cette voie est celle que je
me
proposais de prendre. L'exportation porte notamment sur le bétail et sur l'ivoire; l'importation, sur les
étoffes, les
conserves, le thé, les cigarettes, la parfumerie, le sucre, etc.
(Bruneau de Laborie - Du Cameroun au Caire par le désert d Libye - 1923 - p.242)
Lundi 16 janvier 2012 :
Moura Katchéné –
Kalaït
Passage à
Oum Hadjer, envahie de triporteurs, puis arrivée à
Abéché. Grand marché, bien achalandé, bien vivant.
C'est l'heure du repas et on s'installe dans un restau local. Le menu a été négocié par nos accompagnateurs locaux
et ce
n'est pas une plaisanterie !
On repart plein nord, cette fois, c'est pour de bon. La végétation se fait discrète, comme si elle souhaitait nous
dégager
la vue. On s'arrête chez un marchand de bois. Il y a tellement peu de bois maintenant que ça favorise ce commerce.
Je ne peux
m'empêcher de penser à Puthod qui aurait fui devant ce scandale – payer pour du bois ! Alors que nos accompagnants
ont
bien compris tout le bénéfice qu'il y a dans le contact local. La provision fera les 15 jours.
Bivouac entre
Arada et
Kalaït.
Mardi 17 janvier 2012 :
Kalaït – Ga
Kourou
Arrivée à
Kalaït, dernier port de ravitaillement avant le grand saut. Plus que 200
km
avant de se dégourdir les gambettes. Marché très coloré, bien fourni pour contraster le décor plutôt désertique.
Nos
cuisiniers font les grands pleins, ce qui nous laisse le temps de visiter.
Kalaït est un lieu emblématique situé au nord-est du
Tchad, agissant comme une véritable porte d'entrée vers le massif de l'
Ennedi.
Historiquement, il s'agit d'un passage stratégique à travers le labyrinthe rocheux de l'Ennedi, rendant son accès difficile, mais essentiel pour les caravanes. Aujourd'hui
encore,
Kalaït est avant tout un point de contrôle incontournable pour toute personne
souhaitant
pénétrer plus profondément dans cette région reculée.
C'est un lieu qui incarne la transition entre le désert ouvert et les paysages sculptés de l'Ennedi, marquant physiquement et administrativement le début d'une aventure dans
l'un des derniers bastions de la vie sauvage
et des cultures ancestrales du Sahara.
En 1982, elle fut le champ d'une bataille sanglante de trois
jours et
trois nuits qui opposa les FAN du président entrant Hissène Habré aux FAP (Forces Armées Populaires) du
président
sortant Goukouni Oueddei.
En 1987, elle fut aussi au centre de trois mois de bombardements ayant opposé les forces françaises, notamment
du 21e
RIMa, aux forces libyennes soutenant le retour de Goukouni Oueddei au cours de l'opération Épervier.
Puis, on reprend notre route et on croise rapidement d'immenses troupeaux de chameaux en quête de fourrage… ou
d'acheteurs
?
Tandis que la molle coutume des Arabes, qui laissent leurs chameaux errer à droite et à gauche, est extrêmement
désagréable pour le voyageur, il y a, au contraire, quelque chose de réellement beau dans toute une rangée de
ces
animaux attachés à la file et marchant, conduits par un seul homme, d'un pas égal et ininterrompu.
(Heinrich Barth – Voyages et découvertes dans l'Afrique – T1 p.105)
Halte pique-nique vers l'
oued Garat. L'ombre des acacias est plus chiche, mais
ne peut
être dédaignée. Ces haltes assez fréquentes sont agréables et reposantes lors de ces 1200 km en trois
jours.
Nous obliquons lentement vers l'est, pour rejoindre le point de rendez-vous avec nos caravaniers, vers le massif
de
Ga Kourou, départ du parcours pédestre de 150 km à travers l'
Ennedi.
Enfin
Ouagif est en vue, signal quasi maritime de l'entrée en
Ennedi. Je l'ai surnommé depuis longtemps le
Mont-Saint-Michel pour sa forme de téton émergeant de la mer (de sable, cette
fois-ci).
Je suis parti avec une caméra GoPro 2, qui s'avère être une merde épouvantable : pas de viseur, un anti
tremblement
complètement con qui fait trembler entre eux des objets pris au hasard dans l'image en les faisant gonfler ou
réduire pour
augmenter le dégoût… Il ne reste donc pas beaucoup de séquences regardables.
Si vous avez de bons yeux, cherchez au centre de ce décor, les voitures, chameaux et piétons, tous contents de
cette
rencontre dans une ambiance aussi magique.
Mercredi 18 janvier 2012 :
Ga Kourou –
Grand départ. Grandes palabres pour le chargement des chameaux, les chameliers veulent le meilleur prix pour le
minimum de
charge. Chaque gramme est âprement négocié. Et finalement, tout s'arrange à condition de perdre le temps
nécessaire au
respect de chacun.
La boite de départ s'est ouverte brutalement, les chevaux de course sont lâchés. Chacun se demande s'il va y
arriver, si
les jambes vont tenir, si ça va être long, si ça va bien se passer. 150 km à pied, c'est l'inconnu, on ne sait pas
à quoi
ça correspond, alors on y va de bon cœur pour voir, on tient le rythme des autres.
Peu à peu, tout se normalise, le décor redevient un sujet d'importance, l'appareil photo frétille et s'impatiente
et on
redevient ces voyageurs minuscules dans un massif si étonnant. C'est
Ga Kourou,
avec déjà
sa couleur de peau si typique de l'
Ennedi.
Les roches du massif de l'Ennedi sont principalement des grès, ce qui leur
confère une
palette de couleurs dominantes allant de l'ocre clair au rouge profond. Ces nuances sont le résultat de la
présence de
minéraux ferreux qui s'oxydent au contact de l'air et de l'eau et de la variabilité dans la composition du grès
lui-même.
En fonction de l'éclairage, ces couleurs peuvent devenir encore plus spectaculaires, virant parfois au doré, à
l'orange
flamboyant ou au brun intense, créant un paysage d'une beauté saisissante et constamment changeante. Le
contraste avec
le sable environnant, souvent plus clair, et le bleu du ciel accentue encore ces teintes.
Les chameaux nous ont abandonnés, annonce probable de difficultés de passage, même pour ces bestioles pourtant si
acclimatées. On commence déjà à se glisser en file indienne entre dunes et falaises.
Qui, de l'eau ou du vent, a sculpté les éléphants, les bouddhas, les dragons découpant Ga Kourou ? Un imaginaire
de
pierre croqué par le baron de Burthe qui n'avait pas perdu son âme d'enfant.
Un soir, pour lui rendre hommage, sous de grands dômes évoquant un « Hôtel de la tortue », nous avons baptisé
l'oued
sans nom où nous campions Boulevard Burthe, avant que je ne lise à haute voix, comme chaque soir, à mes
compagnons, son
carnet de route savoureux et suranné à la fois à la lumière de ma frontale!
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.42)
Puis, on aborde le
Défilé d'Eréminga. Très belle étroiture entre d'immenses
falaises, une
végétation en lutte, pas toujours perdante, qui agrémente ce concert d'ocres et une délicieuse sensation de
territoire
vierge. Le groupe s'est distendu au gré des intérêts de chacun et se trouver là, seul, dans le plus grand silence,
me
procure une grande émotion.
C'est la grande période des « images 360° ». Je me suis équipé d'un fish eye adéquat et entame une prise au milieu
de ce
décor somptueux. Heureusement,
le résultat est un peu démodé, faute de
convaincre
grand monde.
À la sortie de ce défilé, on retrouve ces grands espaces de sable clair, piquetés çà et là de massifs aux formes
étonnantes, burinés et polis, mais quand même encore bien « drus » et dispersés dans toutes les orientations pour
offrir à
chaque instant cette variété d'ombre et de soleil qui leur va si bien.
C'est splendide de se trouver là après ce défilé, on a l'impression d'avoir changé de pièce dans un appartement
qui en
aurait mille, toutes différentes. Les dimensions sont soulignées par les collègues, lilliputiens de ce paysage,
éparpillés
sur plus d'un km.
L'heure de déjeuner approche et rendez-vous a été pris avec nos chameliers près d'une petite arche légèrement
surélevée
qui nous offre son écrin d'ombre, assurément le bien le plus précieux à cette heure-là. Les chameaux nous prêtent
nos
matelas pour ce temps de repos pendant que les cuistots s'activent et nous concoctent un repas qui dépassera tous
ceux que
j'ai déjà pu manger sur cette planète.
Une demoiselle, impatiente de voir durer la sieste, est partie marcher seule et ne revient pas… Les pisteurs
partent à sa
recherche et la retrouvent paumée, désorientée, incapable de retrouver les siesteux… Elle cherchait sans doute une
bouche
de métro pour retourner au boulot ?
Avec son impatience, elle a réussi à faire paumer trois quarts d'heure à toute la caravane, mais je crois que ça l'a
calmée.
La suite est un nouveau changement de pièce et cette fois le défilé est encore plus étroit. La sortie se fait « à
l'égyptienne », c'est-à-dire épaules tournées dans le sens de la marche, comme sur les peintures des pharaons,
sinon, vous
êtes simplement refoulés.
Alors là ! On redécouvre l'immensité. Des espaces infinis entre des massifs si nombreux, mais tellement éloignés
qu'on
hésite entre décor ouvert ou fermé.
Les chameaux sont loin devant, le groupe n'est plus qu'un fin collier de perles distendu. Je suis tenté par un
massif sur
une belle colline de sable, au nord est d'
Atélé et que le soleil sculpte avec
l'art qu'on
lui connaît à la fin de sa journée. Ça ferait un écart du groupe de 2 ou 3 km, mais ce n'est pas un obstacle, j'ai
un GPS
dans la poche et même si le groupe a tendance à apparaître comme de la poussière sur ce beau meuble, je les
retrouverai
bien après.
J'arrive bon dernier au bivouac, mais tant pis. Je crois bien que Rocco notre chef m'a vu faire tant de photos
qu'il ne me
fait aucune remontrance. Mais ma journée à moi n'est pas finie : le coin de bivouac est si superbe que je repars
aussi sec
avec mon pèloto.
Nous sommes installés sur une légère pente qui nous donne la sensation d'être dans un amphithéâtre, avec des
massifs
partout, chacun avec son style perso. Il y a les psychorigides, dressés en barrières infranchissables, les
acrobates qui
lancent leurs pattes au ciel sans se soucier de la gravité, les impérialistes qui empiètent sans vergogne le
territoire de
leurs voisins. Je distingue même, tout au fond, la "molaire" sur le parcours qui nous mène à
Archéï.
De grandes plaines ondulent entre eux, piquetées d'acacias en bonne santé, comme pour souligner les variations du
relief.
Les chameaux dégustent en connaisseurs de petits arbustes faits de branches tendres et vertes. Je ne les connais
pas, donc n'essaie pas de les gouter.
La soirée et la nuit se présentent sous les meilleurs auspices.
Jeudi 19 janvier 2012 :
Lever de soleil tout en douceur sur le camp.
Les lumières qu'il nous offre indiquent qu'il a bien dormi et a bien besoin de s'étirer un peu avant de reprendre
la
besogne.
On reprend la marche pour s'extirper de cette chambre à coucher carrément vaste. La caravane s'étire et on attend
un peu à
l'ombre d'un acacia généreux. Un petit piton semble accessible à côté et je tente d'aller voir la vue de plus
haut.
Les massifs, isolés au début, se densifient et se rapprochent, toujours étonnamment variés. On pourrait croire que
la
proximité suggère une ressemblance, les mêmes causes produisant les mêmes effets, mais non, pas ici : il y en a
des ronds,
des carrés, des taillés à la même hauteur comme dans les armées des pays totalitaires et d'autre où c'est le ch'ni
total
avec des hauteurs disparates, des sombres, des clairs. Ils sont tournés dans tous les sens et ont toujours l'air
de faire
face au visiteur quel que soit l'angle d'approche. Bref un vrai bazar démocratique, mais carrément un superbe
bazar.
Notre cible est le massif de
Chigéou, suffisamment imposant pour porter un
nom. Il
doit faire environ 150 m de haut. Pas de sentier dans cet amas ruiniforme, mais notre guide connait par cœur la
« voie
normale ».
Le décor est immédiatement surprenant, c'est manifestement un coin à champignons. Bon, ils ne sont pas
comestibles, le
pied est un monolithe vertical, et le chapeau un monolithe horizontal posé en équilibre dessus et tous deux sans
doute de
plusieurs tonnes. On trouve même des pieds qui ont quitté leur chapeau pour se pencher et bécoter leur voisin(e),
formant
ainsi une arche du meilleur effet.
Puis plus on gagne en altitude, plus les mises en scène sont sophistiquées. Quelques étages regroupent un grand
nombre
d'OVNI (objets verticaux non identifiés) qui se pavanent au balcon, devant ces paysages toujours
extraordinaires.
Juste avant le sommet, une femme et quatre de ses enfants nous attendent patiemment avec de la pacotille. Immense
respect
pour ne pas « déranger » le groupe. Pas de racolage, juste une attente muette. C'est la première rencontre humaine
depuis 3
jours.
Je m'approche pour tenter la photo, je regarde avec attention ses fabrications de bijoux et souvenirs, j'en choisi
un sans
vraiment faire attention, sans monnaie locale, je lui tends 10 € qu'elle prend sans discuter, je lui demande
l'autorisation
pour la photo, ce qui terrorise son plus jeune fils.
Et depuis, je traîne ce regret immense de n'avoir pas fait plus pour tenter d'atténuer ce dénuement. Mais comment
est-elle
venue là, au sommet de
Chigéou aujourd'hui et à cette heure ? A-t-elle été
prévenue ?
Elle ne peut habiter là.
Le sommet approche en même temps que l'extase. La coiffure du massif se dresse, hérissée de monolithes par
dizaines, tous
superbes et docilement alignés, de quoi rendre jaloux tous ces petits jeunes qui s'enduisent de gomina pour tenter
d'avoir
les cheveux dressés sur la tête.
Il y a même la raie au milieu : les deux plus grands monolithes se sont aménagé un espace pour accueillir
dignement les
visiteurs : ils se tiennent au garde à vous de chaque côté d'un tapis de sable, luxe royal en ces lieux, de telle
sorte
que le visiteur ressent complètement cette délicieuse sensation qu'offre les haies d'honneur. Il ne manque que les
hourras
de la foule, absolument absente en ces lieux.
Le panorama d'en haut est à couper le souffle et du coup, je l'ai encore coupé aujourd'hui…
La descente se fait de l'autre côté, dans un autre coin de champignons, de quoi finir de remplir le panier.
En compagnie de demoiselles coiffées d'un chapeau rond à l'improbable équilibre, nous voilà aux premières loges
en haut
d'un plateau tabulaire surplombant la salle de bal. Dans l'Ennedi, le spectacle est permanent, mais inédit et
différent
selon le lieu, l'étage ou l'heure. Le big spot s'éteint déjà, pas de bol, le bal est terminé. Non, la lumière
tombe et
le rideau s'ouvre pour un nouveau tour de manège.
Les montagnes-derviches ont revêtu leur costume d'ambassadeur chinois. Une délégation tout en plans successifs,
subtile
déclinaison de couleurs estompées d'ombres, flotte dans un voile de sable soulevé par le vent de la veille. La
fresque
se teinte progressivement d'aquarelle rose à voilette, s'assombrit presque à s'éteindre avant que la lumière,
dans un
dernier rappel, ne rallume tout le paysage, nimbant les roches de sa plus belle couleur pour emporter doucement
les
garas qui bichent dans la nuit.
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.55)
On reprend notre marche en plaine, louvoyant d'un massif à l'autre, avec toujours cette variété incroyable dans
les
personnalités.
On arrive vers « la Lunette », cette grosse molaire posée en jalon sur la piste d'
Archéï,
déjà vue en voiture en 1998.
On croise nos chameaux, avec notre collègue Jean, le doyen du groupe (72 ans) dont le dos n'a pas apprécié à sa
juste
valeur, « l'épaisseur » de nos couchages et qui ne pouvait plus marcher ce matin.
On s'approche de la porte sur l'
oued Archéï. Le bivouac choisi est juste
derrière, au
pied du «
Grand Abri ». Une vipère à corne est « délogée » par nos
accompagnants.
Et le rite qui s'est bien installé maintenant est respecté : matin : émotions, midi : extase, soir :
sérénité.
“Que l'on parle bien quand on parle dans le désert !”
André Gide / Les cahiers de la petite dame
Vendredi 20 janvier 2012 :
Évidement, on dort à la belle étoile et c'est le pied géant ! Le duvet est suffisant et très agréable et le
réveil, avec
le feu du cuisinier qui éclaire l'aube naissante tout en préparant le pti déj' est vraiment un appel
irrésistible.
Ce matin, c'est visite du "
Grand Abri" au pied duquel le bivouac était installé.
Il est
15m plus haut que le sable et on doit mettre les mains pour y grimper.
Le "
Grand Abri" de l'
Ennedi est un site majeur
d'art
rupestre classé à l'UNESCO. Ses parois abritent d'innombrables peintures et gravures de différentes époques,
représentant
la faune (bovins, girafes, éléphants) et des scènes de vie humaine (chasse, élevage).
Ces œuvres, aux couleurs variées, sont des témoignages précieux sur l'histoire climatique (un
Sahara jadis vert) et les cultures préhistoriques de la région. Malgré son
importance
capitale, le site est menacé par l'érosion et le manque de protection.
Difficile d'éviter la surenchère à l'épithète quand on évoque l'éblouissante galerie de peintures rupestres de
la
région. Le « grande riparo » (grand abri), découvert à Archéï par l'équipe de Sergio en 1993, en est l'un des
plus beaux
exemples. Inédit de surcroît |
La frise principale, pratiquement continue, mesure 15 mètres de long des
centaines
de bovidés, chameaux volants, personnages, scènes de vie merveilleusement peints par une succession d'artistes
aussi
inspirés, parfois sur sept niveaux de superpositions.
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.42)
On est juste à côté de l'
oued Archéï qui sort de la guelta et on le parcourt
avec
lenteur pour en apprécier toute sa majesté. Quelques cases en feuilles de palmier doum tressées sont installées
là,
peut-être à cause du tourisme naissant.
On commence la visite de la guelta par l'arrière, celle que Puthod n'a pas été foutu de nous montrer et c'est
effectivement la bonne solution. Ça commence par une petite grimpette en posant les mains, rien de compliqué. Un
jeune
local nous pilote avec précision et tout se passe impeccablement bien.
Arrivé au col, on découvre un canyon splendide qui descend nonchalamment vers l'amont de la guelta et on zigzague
entre
blocs et rochers pour atteindre le fond sableux.
Ça y est, on y est. On surplombe la mare qui nous a bloqué en 2001 avec Pascal et Christian : Pascal avait trop
peur des
crocos. On voit d'ailleurs 2 de nos accompagnants qui franchissent la passe en ne se mouillant qu'aux genoux : ils
vont
sans doute chercher de l'eau propre directement à la source, juste en dessous de nous.
La
Guelta d'Archéï, au Tchad, est une source d'eau permanente emblématique de
l'
Ennedi, essentielle à la vie désertique. Sa particularité est d'abriter des
crocodiles du Nil, vestiges d'un
Sahara autrefois vert, qui survivent en s'adaptant, notamment par l'estivation. Ce
micro-écosystème vital sert également d'abreuvoir pour la faune locale et les nomades, constituant un site
ornithologique
et touristique majeur, témoignant de la résilience de la vie dans des conditions extrêmes.
La vue sur la guelta est à mi-hauteur et si on veut en voir plus, il faut se glisser à plat ventre dans une faille
horizontale. Il n'y a plus qu'à attendre quelques minutes pour voir débarquer un nouveau troupeau venir
boire.
Au retour, nous sommes attendus par un petit étal de vendeuses de souvenirs. Elles ont choisi un petit trait
d'ombre à
leur dimension et attendent en silence. Must du savoir faire, l'ombre est aussi prévue pour les futurs acheteurs.
L'une
d'elle a vraiment réussi le choix de ses vêtements et attire particulièrement mon appareil photo. Je la mitraille,
mais
sans pouvoir lui acheter quoi que ce soit :
Elle est spécialisée dans les calebasses décorées et le voyage à pied a le défaut de ne pas supporter
l'encombrement. Elle
me refuse donc le sourire attendu et je traîne depuis ce regret éternel de n'avoir même pas pensé à lui faire
moi-même le
cadeau qui aurait (peut-être ?) tout changé.
On contourne le massif qui nous sépare de l'entrée normale de la guelta et je revis à pied l'angoisse ressentie
lors de ma
première visite en 1998 que mon beau Def' se plante dans les mous qui entourent la superbe allée d'Acacias Albida.
Elle
sert de cour d'honneur à cette guelta.
Archéï et sa célèbre guelta, ont malheureusement joué un rôle dans la traite
transsaharienne d'esclaves. Il est documenté qu'
Archéï était un point de passage
et de
"stockage" pour les caravanes de la traite.
Les esclaves, capturés plus au sud (souvent dans les régions du
Bornou, du
Ouaddaï, ou plus à l'ouest), étaient conduits à travers le
Sahara vers les marchés d'esclaves du nord, notamment en
Libye (
Fezzan) et en
Égypte.
La
guelta d'Archéï, étant l'un des rares points d'eau permanents dans cette
vaste et
aride région, était un arrêt vital pour ces longues et exténuantes caravanes. Les sources d'eau étaient rares et
précieuses. Il est fréquemment mentionné par les récits historiques et locaux que les esclaves étaient "stockés
dans la
caverne à l'entrée de la guelta".
En savoir plus sur la traite des esclaves à travers le Sahara.
Les abris sous roche et les grottes comme ceux qui entourent la guelta offraient un certain répit contre la
chaleur
accablante du désert et un lieu de confinement temporaire avant la reprise de la marche. C'est un point sombre,
mais
documenté, de l'histoire de ce lieu. Le parcours était brutal et beaucoup périssaient en route.
Archéï, bien que lieu de survie grâce à l'eau, était aussi un lieu de souffrance
immense
pour ceux qui étaient forcés de passer par là. Ce passé douloureux est une facette importante de l'histoire de
l'
Ennedi
et de la traite transsaharienne, souvent moins connue que la traite transatlantique, mais tout aussi dévastatrice
pour les
populations africaines.
Dans la gorge parfaitement silencieuse, est venu de l'aval à un bon kilomètre, un bruit étrange, jamais
entendu.
Comme un son qui enfle, amplifié à la démesure du lieu. Une plainte rauque suggérant un appel, suivie d'une
autre, puis
de beaucoup d'autres, comme une étrange polyphonie.
Dans cette énorme caisse de résonance, la rumeur parcourt toute la gorge, se répond à elle-même, se cogne sur
les
murailles. Ce ne sont plus des enclumes, mais des peaux de tambours géants rythmant un chant de Cyclopes !
Quelques chèvres arrivent au bord de l'eau, suivies de deux jeunes femmes avec quelques ânes. La rumeur se
rapproche
comme une vague irrésistible.
Sans crier gare, les chameaux assoiffés déboulent un par un au galop. Puis dix, cinquante, cent, deux cents,
volant,
pareils à ceux des fresques. Ils se pressent et pataugent jusqu'en haut des cuisses, dans un fracas d'eau, de
blatèrements joyeux et de lippes goulues.
À ce tintamarre primitif répond la subtile harmonie chromatique des reflets bleus, rouges et marron chatoyant
sur l'eau
brassée. Le soleil baigne enfin la gorge.
Alors que nous n'y croyons plus, les crocodiles entrent en scène !
Un premier, puis un deuxième flottent sur l'onde puis rampent sur le sable et semblent s'assoupir près de la
végétation.
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.40-41)
Voir aussi la description ancienne du Lt Colonel de Burthe
d'Annelet
On quitte ce temple, rassasiés, et on se dirige lentement vers
Arouéli pour un
nouveau
bivouac.
Samedi 21 janvier 2012 :
Hier soir, autour du feu, nous avons joué un peu. Chaque participant à son tour pose une question à laquelle les
autres
tentent de répondre. Quand mon tour arrive, je demande le nom de l'endroit où nous sommes. Je n'étais pas inquiet,
car j'y
étais passé en 2001. Personne n'a répondu et j'ai fait le malin en disant
Arouéli.
Rocco,
qui n'avait pas répondu, se rappelle tout d'un coup que c'est bien ce nom-là.
Le lendemain, pendant la marche, nous nous trouvons côte à côte et il me demande comment j'ai connu
Arouéli. Je lui raconte alors mon voyage 2001 et lui indique que je mets sur le
net des
photos de mes parcours, particulièrement sur Google Earth, et qu'il peut y accéder facilement en cherchant
"fouderg" mon
alias.
Il se bloque d'un coup et me dit "C'est toi Fouderg ?" J'acquiesce et il continue en disant qu'il avait vu déjà
mes photos
et se demandait comment ce type était parvenu dans des coins aussi improbables. Notre relation a totalement changé
et
quand il a su que j'avais un GPS dans la poche et que je manipulais le cache de Google Earth pour l'utiliser dans
les
zones sans téléphone si nombreuses à cette époque et en ces lieux,
il a commencé à me poser plein de questions.
On attaque la journée par une petite grimpette sur le massif de
Chéïré, avec
peintures en
cours de route et vue extra au sommet. Plein de fossiles de roseaux, très spectaculaires, vue imprenable sur
Cher (serait-ce une abréviation de
Chéïré ?), le
massif
voisin visible de partout et sur les
Labyrinthes d'Oyo et d'Akru, à visiter tout à
l'heure.
Chéïré, un site majeur de l'
Ennedi, est renommé
pour ses
peintures rupestres exceptionnelles et variées, illustrant faune (bovins, girafes, éléphants) et scènes de vie
humaine
(chasse, danse). Ces œuvres colorées, datant du Néolithique à des périodes plus récentes, racontent l'histoire des
populations et d'un
Sahara jadis fertile.
Le site est également crucial pour ses fossiles (poissons, mollusques, vertébrés, végétaux) qui attestent d'un
passé
humide et de la présence d'une faune aquatique.
Chéïré est ainsi un témoignage
unique
combinant art préhistorique et preuves paléontologiques d'un
Sahara vert et
prospère.
On redescend vers le
Labyrinthe d'Oyo. Mais quelle surprise de découvrir ce que
Puthod n'a
pas su nous montrer lors de nos 2 passages de 1998 et 2001 ! On était pourtant à l'entrée.
Le
Labyrinthe d'Oyo, un site spectaculaire classé à l'UNESCO , est un immense
dédale de
grès sculpté par l'érosion éolienne et hydrique. Caractérisé par ses couloirs étroits, arches et cheminées, il est
difficile d'accès. Ce lieu abrite aussi de l'art rupestre préhistorique et une faune/flore adaptée. Sa formation
géologique s'étend sur des millions d'années, débutant par le dépôt de sédiments formant le grès, suivi d'un
soulèvement
et de la fracturation de la roche, puis une érosion continue par l'eau et le vent qui a patiemment façonné ce
paysage
unique.
On va se faire une très belle visite dans ce dédale de drôles de cheminées de fées à grosses têtes, en ribambelles
désordonnées. Quelques belles "places de villages" et beaucoup de canyons serrés, avec une végétation courageuse
qui
exploite toute opportunité et où absolument tout est fait pour vous égarer. Le cheminement se fait quasiment tout
le temps
sur du sable dur, ce qui le rend très facile.
La bobette qui s'était égarée à
Ga Kowrou, car elle piaffait pendant la sieste,
est trop
fatiguée aujourd'hui : elle n'a pas le courage d'affronter le Labyrinthe et va siester à l'ombre sur son matelas.
Gestion
désastreuse de l'effort… Elle va rater un sacré spectacle !
Incroyable dédale ! Ça c'est du labyrinthe ! N'hésitez pas à cliquer sur les 2 vidéos ci-dessus.
Déjeuné et minisieste à l'ombre, dans le petit vestibule à l'entée. Un délice. Puis on repart sud-est pour un
autre
Labyrinthe :
Akru
Voir une discussion sur ces 2 labyrinthes
Le
Labyrinthe d'Akru, situé près de celui d'Oyo, est un vaste dédale de grès
érodé,
caractérisé par des formations rocheuses complexes et des sites d'art rupestre similaires à ceux d'
Oyo
(faune, figures humaines, scènes de vie). Bien qu'il partage sa nature géologique et sa richesse artistique avec
Oyo, Akru est parfois perçu comme offrant des espaces plus ouverts, moins
oppressants. Les
différences entre les deux labyrinthes sont subtiles, résidant dans des nuances topographiques ou la prédominance
de
certains styles d'art rupestre.
Plus ouvert, mais aussi plus chahuté : le fond n'est pas plat, comme
Oyo, mais la
visite
se fait en montagnes Russes et cette troisième dimension apporte réellement son petit plus.
Encore un coin splendide et déconcertant ! Comment notre planète a-t-elle su s'inventer une telle géologie et la
rehausser
d'une telle beauté ?
On rejoint la plaine que j'avais tenté de faire explorer à Puthod en 2001 (sans succès…), en direction de
Kéchéli et on s'y prélasse lentement dans la torpeur d'une fin d'après-midi après
de si
grandes sensations. On vise les
Monts Chilio pour un bivouac à la hauteur des
précédents.
Dimanche 22 janvier 2012 :
Encore un très beau réveil, décidément, ils ne savent faire que ça !
Les chameaux se sont éparpillés cette nuit, il faut prendre le temps de les rattraper. Puis on se remet en marche,
nous
sommes le long de l'
oued Chilio dans des paysages très vastes, mais légèrement
arborés.
Petit détour vers un village (
Chilio ?). Forte activité, comme d'habitude, autour
du
puits. Gentillesse et respect mutuel entre humains.
Entre animaux, c'est autre chose.
Rocco nous négocie une chèvre pour un bon méchoui. La pauvre bête est tenue en laisse jusqu'au grand
soir…
Nous traversons alors le wadi Nohi, où Daniel Popp a vu des crocos en 2001.
La veille au soir, nous avions rejoint en véhicule l'oued Nohi, à 80 kilomètres de Bachikėlė. Les pneus
dégonflés, tant
le sable est mou malgré l'heure matinale, nous remontons son cours, tentant de trouver un chemin au milieu des
arbres,
au pied d'immenses rochers en forme de pagode qui partagent l'oued en nombreux méandres.
Les campements, si nombreux en aval, disparaissent complètement après la guelta de Daiba. Dans une végétation de
plus en
plus dense, des buissons inextricables, des troncs morts couchés sur le sol, incontournables, nous obligent
parfois à
rebrousser chemin. Nos voitures roulent au pas, bringuebalent sur des amas informes de branches mortes qui
craquent
sinistrement sous le poids des roues.
Nous nous retrouvons dans un de ces films d'aventure américains des années quarante sur la piste du Monde perdu
d'Edgar
Allan Rice Burroughs. N'Gaye demande aux chauffeurs de s'arrêter au pied d'une haute falaise ou une trentaine de
babouins viennent de se réfugier alors qu'ils s'abreuvaient à une mare, sous une grande butte, au milieu de
l'oued.
Nous nous mettons en marche le long d'un petit affluent au fond d'une gorge étroite bordée d'une forêt-galerie
de
palmiers doum, le décor paradisiaque des oueds secrets de l'Ennedi. Le bruissement du vent dans les palmes qui
ondulent
doucement, semble lisser le silence comme une caresse. Des noix de doum en partie rongées jonchent le sol, reste
d'un
festin cynocéphale.
N'Gaye se penche sur le sol et nous fait signe de nous taire : plus haut, l’oued se partage. Sur la droite, un
petit
couloir de roches polies et de sable blanc comme un jardin zen, sur la gauche où nous nous dirigeons, l’oued
principal
grimpe sur le plateau par un défilé impressionnant, obstrué de grosses roches s'empilant pêle-mêle.
Sous la falaise, au pied de la galerie forestière laissée libre à elle-même depuis l'aube des temps, une petite
dune
pénètre la végétation dense. N'Gaye nous montre alors des traces de reptation sur le sable, où l'on distingue
très
distinctement l'empreinte quadrillée d'une carapace de crocodile.
Les traces, tout en longueur, descendent vers plusieurs mares à l’eau brunâtre, dont une nettement plus grande
sous les
rochers: Le silence est total, suspendu à notre attente et à l’éclosion des bulles à la surface de l'eau.
Un petit berger de passage, venu d'on ne sait où, nous fait signe de le suivre dans le dédale de rochers en bas
du
défilé. À 50 mètres de la mare principale, l'enfant s'accroupit sous un gros bloc, dont la base est tendue d'une
ouverture étroite par laquelle on distingue une cavité creusée dans le sable, et dans l'ombre, à 50 centimètres
de nos
visages, une queue de crocodile repliée sur le sol.
Nous penchant chacun à notre tour, nous restons là de longues minutes, profondément respectueux et touchés
d'être
probablement les premiers Occidentaux à pouvoir observer ces animaux dans leur cadre si sauvage.
Autour du bloc, les deux failles s'ouvrant sur la cavité semblent extrêmement petites les crocodiles
creuseraient-ils
des galeries dans le sable pour aller d'un abri à l'autre ? Nous vérifierons par la suite que la première mare
se
prolonge également d'une cavité creusée sous le rocher. Entretiennent-ils eux-mêmes leur source pour leur survie
?
Bien que Jérôme nous ait dit après avoir interrogé l'enfant qu’il n'y avait pas d'eau plus haut dans le défilé,
nous
escaladons les premiers blocs. Un chaos indescriptible où des troncs noueux sans écorce semblent fiches dans la
pierre
noire comme d'étranges totems.
À l'ombre des falaises, sous un amoncellement minéral ou poussent des arbres fous, une guelta à l'eau
Impeccablement
verte. Une vasque circulaire d'une vingtaine de mètres. Et comme pour signer ce décor primitif, tout près du
bord, des
traces de griffes de crocodiles: imprimées dans la glaise.
Plus tard, quand nous escaladerons ces roches hautes comme des étages empilées jusqu'au plateau, Brigitte
Choppy, restée
en bas sous les palmiers, verra près de la mare, sur le sable, un crocodile se jeter à l'eau dès son premier
geste.
Devant notre enthousiasme, N'Gaye nous pariera le soir venu d'un autre endroit où il n'est jamais allé, mais où
on lui a
dit jadis qu'il y avait peut-être aussi des crocodiles!
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.51)
La caravane s'étire dans des paysages de plus en plus amples. Nous sommes avec les chameaux, car aucune acrobatie
n'est
prévue pour la journée.
Pique-nique agréable dans une belle tâche d'ombre. Nous sommes vraiment traités comme des rois. Le paysage s'est
refermé
et nous passons d'une crique à l'autre par des passages invisibles jusqu'au dernier moment. On passe son temps à
se
demander comment sortir de là, puis à sortir de là.
Le massif de
Baména se dresse devant nous avec la ferme intention de nous barrer
le
passage. Rocco souhaitait passer par une vallée secrète qu'il ne connaissait pas, mais son magoudou a refusé, car
les
chameaux y manqueraient de pâturage. On va donc faire un peu de sud pour garder un peu plus de végétation. Je
croise là un
de mes passages en Defender.
La barrière de
Baména reste à distance, mais semble toujours aussi étanche. On
voit
maintenant au loin le
Mont Aléka très caractéristique avec ses deux sommets. L'un
pointu,
dominant, que les locaux appellent "le père" et à ses côtés, l'autre plus massif et bas, plutôt plat, "la mère"…
(ci-dessous, à gauche). Mais où sont-ils aller chercher cette comparaison ?
Les chameliers Toubous désignent ce couple comme « les Deux Pointes » ou « les Mamelles d’Aléka » :
•
Ehi Aléka – la pointe féminine (« mère », tronquée : le sommet est
coupé
net). Le MNT SRTM/ASTER lui attribue une altitude aproximative de 1 120 m
•
Ehi Lobéy – la pointe masculine (« père », pointue : on la voit se détacher comme
une
lance) à environ 10 km plus à l’est-sud-est d’
Aléka arrondi à 950 m alors que la
mesure
PeakVisor/OSM donne 968 m.
Ce binôme sert de repère visuel aux caravanes marchant vers
Fada ; on le retrouve
déjà
dans les carnets de mission de Michel Grosdidier (1958) et dans plusieurs récits de guides Toubous collectés par
l’équipe
UNESCO lors du dossier d’inscription du
massif de l’Ennedi. (ChatGPT 2025)
Sous les parois à la verticalité assassine, beaucoup de végétation arbustes perchés sur des buttes de sable et
buissons
ébouriffés. Dans les hauteurs, des clochetons, des arches, des pitons en forme de chapeau de polichinelle. Un
peu plus
loin de fines aiguilles fuselées dont les hauteurs insoupçonnées échappent à la pesanteur.
Plus loin encore… J'arrête : Cela n'en finit pas, l'Ennedi est bien plus fou que notre imaginaire
Et pourtant, ce canyon l'était bien moins qu'Aloba. Un grand massif tabulaire, rehaussé de deux pitons jumeaux
en
pagode, dominant tout le sud de la région. Comme le suggère Gillet, l'un est rond, c'est la femelle, l'autre
pointu,
c'est le mâle Les nomades les disent hantés par les démons. Souvent perdues dans une écharpe de nuées, ces cimes
captent
l'eau et alimentent deux sources en contrebas, où s'abreuvent les troupeaux.
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.46)
Cette fois-ci, ça y est,
Baména nous a encerclé et il faut trouver les bons
corridors pour
avancer. L'ambiance de fin d'après midi est magnifique et les jeux d'ombres et lumières sont décuplés par la
hauteur des
falaises qui dépasse largement les 100 m par endroit.
L'arrivée au bivouac se fait sans soleil, après une longue journée. L'installation est lente et les avis partagés
: avec
ou sans tente ? J'opte pour la tente, cette nuit sera fraîche.
Lundi 23 janvier 2012 :
Réveil un peu frais. Buée et vent de sable, mais beau soleil quand même. On est sortis des canyons de
Baména, les paysages s'ouvrent et se referment au fur et à mesure de notre
passage.
⏯️
La résistance de Baména faiblit peu à peu, et un intermède s'installe, avec des espaces plus larges, mais que le
vent a
bien repéré. Une séquence de vent de sable démarre lentement.
On rejoint l'
oued Aléba, dans lequel j'ai longuement taffuré en 2001, cherchant
un
passage nord. Cette première partie m'est inconnue et je la trouve magnifique. Le vent est un peu tombé, les
lumières se
clarifient et se réchauffent. Moments superbes.
Le vent forcit et le pique-nique est un peu délicat. Dans les massifs, il se calme un peu, mais dans les plaines,
il se
gave (et nous avec).
Le
Mont Aléka se rapproche à grands pas, sa partie "féminine" commence à prendre
le dessus
avec la perspective. Je passe avec émotion devant les méandres de l'
oued Aléba
parcourus
en 2001.
Et nos guides nous trouvent encore un bivouac d'anthologie. La température est remontée, je vais dormir à la belle
sur mon
matelas, à l'écart, mais au pied du
mont Aléka. (ce n'est pas lui sur la photo
ci-dessus,
il est à gauche)
Mardi 24 janvier 2012 :
Démarrage en douceur, dans une lumière de rêve. Les chameaux nous accompagnent jusqu'à la
source Torohi, puis contourneront l'obstacle alors que nous le
franchirons.
Notre madigou surveille scrupuleusement le remplissage des outres et autres bidons, car cette eau est très réputée
dans la
région, puisqu'elle est FRAÎCHE.
Après un pentû brutal et caillasseux au-dessus de la source, le terrain se remet à l'horizontal, mais reste
ardemment
rocheux.
On se trouve alors dans un défilé large, sablonneux, ourlé, le premier passage facile à l'aplomb sud du massif
d'Aléka.
L'ambiance est géniale, les falaises nous enserrent régulièrement en signe de bienvenue. Le rythme s'apaise
lentement, on
sent l'approche d'Aloba, on la devine, mais elle se cache encore. Je suis un peu privilégié, car je me situe bien
dans
cette géographie grâce à mes 2 visites précédentes, et je savoure encore une fois ce petit frisson de la
découverte sous
un autre angle.
Les pauses sont de plus en plus fréquentes et longues, tout est fait pour ménager la surprise. Le timing est
confortable,
donc autant savourer.
Soudain, je la vois, me surprenant à penser : « C'est impossible ! » Une arche, je devrais dire l'arche, car il
n'y en a
pas deux comme celle-là au Sahara ou sur notre planète, inouïe, gigantesque et élégante, inimaginable, 80 mètres
de haut
peut-être !
Seuls les marcheurs, minuscules au pied de sa trouée éventrant littéralement la muraille d'Aloba, me donneront
plus tard
l'échelle de ce prodige de la nature : l'archétype de l'arche! Aussi impressionnante vue du haut du cirque dont
elle est
la porte que vue de la plaine ou, quand la nuit tombe, le grand hublot trouant son arc s'allume comme un œil de
dragon.
Plus tard, au camp. Philippe, ému, me confiera: Tu sais, je crois qu'elle pourrait contenir Notre-Dame ! »
(Daniel Popp - Ennedi, un Éden au Sahara, p.47)
Et tout soudain : LA voilà ! Au début, comme par timidité, elle cache ses formes dans la muraille de derrière, et
il faut
bien la chercher là précisément pour la deviner.
Puis rapidement, elle laisse passer un bout de ciel entre ses jambes pour mieux couper le souffle de ceux qui
franchissent
la dernière dune.
Dans le groupe, les avis sons partagés : il y a ceux qui se précipitent et franchissent rapidement ce portail
démesuré qui
nous sert de ligne d'arrivée, mais je préfère trainasser le plus possible, descendant la dune en zigzags,
prétextant
chercher le meilleur angle de vue, le meilleur décor pour cette superbe rivale de nos Grandes Jorasses et j'arrive
bon
dernier dans son axe, où je traine encore en essayant de pendre des vues à 360°, comme la mode de l'époque le
souhaitait.
Voilà, c'est fait : la ligne est franchie. Les chameaux et les 4x4 nous attendent tranquillement au loin vers la
falaise
d'en face. Ce silence qui contrastait tellement avec nos voix intérieures se fend lentement, remplacé – ô
sacrilège – par
les blatèrements disgracieux des bêtes, et le ronronnement des moteurs auxquels j'ai pourtant été si
assidu.
Le piquenique est prêt, on le mange sans y penser puisque nos pensées sont assurément ailleurs. Il faut trier nos
affaires
afin que les chameaux retrouvent leur liberté et que les 4x4 ne laissent rien trainer.
⏯️
Les chameliers sont contents du service accompli et aussi de la compensation qui s'impose, les chauffeurs sont
impatients
d'entamer au plus vite ce long périple qui nous ramènera doucement à une autre civilisation, et donc, bien avant
d'être
retombé sur terre, je me retrouve dans ce bon vieux PZJ75 qui semble avoir réussi à durcir encore – diable !
Comment se
peut-il ? – ses bonnes vieilles lames de ressort pour mieux nous secouer la cervelle.
J'attrape avec peine mon appareil photo au passage devant les belles portes du soleil de
Chigéou pour un bisou d'adieu…
Mercredi 25 janvier 2012 :
On rentre par l'oued Achim dans lequel les bivouacs sont si somptueux. Les chauffeurs jardinent un peu dans les
dunes
alentours, et je sors mon ETrex Vista de la poche, dans lequel j'ai aussi mes 2 parcours précédents, et tout
s'apaise.
Jeudi 26 janvier 2012 :
Puis c'est le Bahr el-Ghazal dont la piste est torturée par les acacias qui reprennent le pouvoir, fortement
soutenus par
la poussière encore plus redoutable que le fech-fech.
Vendredi 27 janvier 2012 :
On zigzague hors piste en terrain vallonné, la poussière insiste et réussit à immobiliser le Range Rover du
groupe. Rocco
décide de le l'abandonner sur place avec 2 chauffeurs : les passagers vont pouvoir déguster le confort des lames
de
ressort avec moi.
Le planning a prévu – fort bien à propos – une journée de repos toilette dans un lodge à Douguia, au bord du
Chari, nous
évitant ainsi les affres d'un hôtel en ville avant de monter dans l'avion.
Très agréable journée de toilette – la première vraie depuis 2 semaines, tellement bonne ! Évidement, plus
l'absence de
douche a été longue, meilleure est la première qui rompt ce sevrage.
Sieste, repas, discussions et flânerie sur le fleuve au soleil couchant.
Bien sûr, les premiers regrets apparaissent, car je le sais depuis longtemps, les retours sur terre sont souvent
très
brutaux, mais ce décor et cette lenteur adoucissent la chute le mieux possible.
Samedi 28 janvier 2012 :
N'Djaména – Addis-Abéba –
Paris
Dimanche 29 janvier 2012 :
Paris –
Genève