Août 1983 - Le Mont Rose et les 4 000 de Zermatt
Août 1983, les 4000 de Zermatt, départ de Tasch Dans les rues de Zermatt Dans les rues de Zermatt Le Cervin vu de Zermatt

Nous avons succombé à une envie lointaine de tenter ce parcours exceptionnel de haute altitude dans une si belle région. On démarre du parking de Täsch où nous avons du mal à fermer nos sacs qui débordent. Le train nous emmène à Zermatt que nous traversons un peu éberlués jusqu'au départ du téléphérique de Matterhorn Glacier Ride. Zermatt ➔ Furi ➔ Trockener Steg ➔ Klein Matterhorn à 3 883 m.

Breithorn (4156m.) Gornergrat et Gornergletscher, vus du sommet du Breithorn Mont Rose et Arête du Breithorn
Yves, Alain, Jean-Yves au sommet du Breithorn en 1964
Alain, Jean-Marie, ?, Jean-Claude, ?, Yves et Jean-Yves au sommet du Breithorn en 1964

Bien : il ne nous reste que 380 m à monter pour notre premier 4 000. Ça devrait le faire. C'est un peu la cohue sur ce Klein Matterhorn, mais peu s'en écartent. La montée n'est qu'une formalité et au sommet, on ne fait que passer.

J'y suis déjà passé en 1964, dans une sortie épique de copains : Alain, Yves, Jean-Yves, Jean-Marie, et tous étaient arrivés au sommet...

Le panorama est grandiose, et il deviendra notre quotidien pendant cette balade de 4 jours. Le Gornergrat, à 1 000 m au-dessous, semble anecdotique, et l'immense Gorner Gletscher rentre enfin dans une photo panoramique.

sur l'arête du Breithorn sur l'arête du Breithorn sur l'arête du Breithorn

On entame alors notre traversée sur cette longue arête, semblable à ces lignes de téléphone distendues entre des poteaux penchés. C'est une arête de neige bien blanche et de glace très effilée, entrecoupée de « gendarmes » en rocher noir, qui sépare un mur de glace impressionnant jusqu'au glacier du Gorner, 800 m plus bas, côté Zermatt, et une pente à peine plus accueillante côté italien jusqu'au glacier de Verra, 500 m au-dessous.

Bernard et Jacques à la Cabane Cesare e Giorgio Bernard et Jacques à la Cabane Cesare e Giorgio Bernard à la Cabane Cesare e Giorgio

On arrive en avance au bivouac, la lumière et la température sont idéales pour baguenauder autour de cet étonnant bivouac Cesare e Giorgio , malicieux mélange entre rusticité et efficacité. Il a été remplacé en 1984, soit seulement un an après notre passage. Le nouveau bivouac Rossi e Volante a été installé par le CAI Uget de Turin pour offrir plus d'espace et de confort. Et comme il a l'air moins intime, ils ont choisi les noms plutôt que les prénoms de Cesare Rossi et Giorgio Volante.

Pollux et Castor Mt Blanc, Combin, Plateau Rosa, Cervin, Breithorn, Roccia Nera, Obergabelhorn, Trifthorn, Zinalrothorn, Weisshorn, en montant à Pollux Nordend et Dufourspitze

Très beau lever de soleil sur Pollux et Castor, nos deux 4 000 du jour. Leur proximité et leurs silhouettes tellement semblables leur ont valu ces noms de la mythologie grecque : Castor et Pollux sont les Dioscures, les fils jumeaux de Léda. Dans la légende, ils sont inséparables, tout comme ces deux pyramides qui dominent le col de Verra.

On commence par Pollux qui se fait en aller-retour depuis le glacier de Verra. La montée nous offre un beau point de vue sur le programme de la veille, avec en prime, le Cervin qui termine l'alignement de toutes les crêtes du Breithorn. Le bivouac que nous venons de quitter semble appartenir à un monde de lilliputiens. À l'opposé, toute la chaîne du Lyskamm et du Mont Rose s'offre à nous, réservant son meilleur profil à ceux qui se hissent à sa hauteur.

L'arête sommitale est un régal tant le cadre est grandiose. Tutoyer les 4 000, c'est forcément élargir le décor et on est moins obligé de lever la tête pour admirer. Alors, on ressent, pour quelques instants, cette sensation de domination enivrante en regardant ces pauvres glaciers qui se traînent dans les méandres de leurs auges en bas pendant qu'on s'éclate en apesanteur sur un somptueux fil d'argent.

On évolue dans un monde rendu un peu irréel par une nébulosité vagabonde et échevelée, et on se croirait dans ces aquarelles de Samivel où la simplicité du trait exalte la majesté du décor. J'arrive enfin à marcher sur ces corniches blanches et ondulées qui se découpent sur un azur bleu, que j'admire tant chez ce grand illustrateur de montagne, passeur d'émotions.

Pollux, première sentinelle de cette lignée de géants, offre l’accroche idéale : une promesse blanche/bleue éthérée qui annonce un périple d’une élégance absolue.

Découvrir l'alignement de Pollux et des pointes du Breithorn sur le Cervin depuis la rimaye de Castor vous transforme en géomètre, mais la suite sur l'arête effilée et à 4 223 m en plein ciel vous donne envie de posséder l’assurance tranquille du funambule qui ne connaît pas la peur du vide.

On redescend de 700 m pour passer la nuit au refuge Quintino Sella prendre un repos bien mérité. La nébulosité vagabonde et échevelée de ce matin s'est transformée en un pâton cotonneux en deux couches, et nous sommes le jambon de ce sandwich qui nous semble peu appétissant. La nuit va occulter ces incertitudes, et au petit matin, nous trouverons sur tout ce paysage un délicat manteau de neige fraîche, et le ciel bien loin d'être serein.

La situation se complique, car le Lyskamm, notre prochaine cible, est 1 000 m au-dessus de nous, et n'est pas un personnage qui se laisse descendre sans résistance : une fois engagés, le choix est binaire : avancer ou reculer, pas de porte latérale pour abréger le parcours. Le Gornergrat est 1 500 m en dessous, et l'Italie à 2 700 m. Notre grand Corneille, qui n'avait jamais escaladé le Lyskamm, a cependant parfaitement décrit le choix qui s'offre à nous : cornélien.

Bon, on va faire appel à ce vieil adage montagnard : monter au Felikjoch pour voir si on peut voir. Les lettrés diraient « il faut voir pour savoir », mais le « sa » de savoir nous a semblé légèrement pédant. C'est une stratégie qui va nous permettre de choisir le pays par lequel on s'échapperait en cas de besoin, mais guère plus.

Arrivés au col, 500 m plus haut, l'affrontement des deux solutions de la météo, neige ou soleil s'affrontent toujours, mais les optimistes commencent à déceler quelques éclats de lumière qui nuiraient à la neige. Et il y a des optimistes parmi nous.

On attaque l'arête qui dresse ses 500 m devant nous, et aussitôt, Zeus et son copain Le Grand Djoudjou stoppent cette bataille incertaine entre neige et soleil. Ils fixent une limite arbitraire aux deux belligérants : tout ce qui sera au-dessus de 4 200 m sera réservé au soleil, qui deviendra éclatant, et tout le dessous sera réservé aux nuages, qui deviendront complètement opaques aux moindres rayons du gagnant.

En fait, les gagnants, c'est nous, car aussitôt la règle en place, nous passons la barrière fatidique et trouvons un soleil éclatant.

Et alors là ! la fête devient extraordinaire ! La planète a été complètement nettoyée : il ne reste que le Lyskamm avec nous dessus. Aux confins du monde, le mont Blanc peine à montrer le bout de son nez. Le Cervin lutte éperdument contre une nuée qui lui a déjà mangé sa célèbre épaule, et le Mont Rose, chargé de nous héberger ce soir, nous étale fièrement la banderole de toutes ses pointes en guise de bienvenue. Tout le reste a disparu : bon débarras ! Nous allons pouvoir apprécier un tête-à-tête en toute intimité avec ce beau Lyskamm. Quelle chance !

Et en plus, on découvre le spectre de Brocken , ce phénomène optique rare qui consiste en la projection de l'ombre de l'observateur sur un écran de nuages, entourée d'un halo coloré. Alors là, on devient fin fou. Tant d'émotions ont eu raison de notre maîtrise. D'abord, pour confirmer que c'est bien notre ombre que l'on voit se projeter de manière démesurée sur la mer de brouillard, on lève un bras, puis l'autre, histoire de s'assurer que cette ombre nous représente, donc nous obéit. Mais une fois cette étape franchie, on entame une danse de Saint Guy complètement déraisonnable en ces lieux austères, mais nous étions tellement éberlués de voir nos ombres couvrir une grande partie de la terre.

On reprend difficilement nos esprits, et on se découvre sur une superbe arête, tout en corniche à la Samivel, à 4 500 m d'altitude, de plus de 4 km de long du Felikjoch au Lysjoch, et isolés du bas monde par une mer de brouillard d'anthologie. On n'a jamais été aussi gâtés : rendez-vous compte, un Breithorn somptueux comme mise en bouche avec sa cabane Cesare e Giorgio pas racontable, le couple des jumeaux Castor et Pollux comme seconde entrée qui nous servent des paysages à couper le souffle, l'angoisse de la météo à Quintino Sella pour ajouter un peu d'adrénaline. Et maintenant cette démesure du Lyskamm comme plat principal. Mais que vont-ils encore nous inventer comme dessert ? Eh bien, chère lectrice ou cher lecteur, vous le saurez dans notre prochain épisode...

Petit à petit, on s'habitue à ces décors de rêve, et on cherche le meilleur angle pour immortaliser notre passage.

On entame la descente vers le col des Lys, qui se révèle encore plus photogénique que la montée. On surplombe de 200 m cette fine dentelle qui nous tend ses pièges, avec 2 lilliputiens pour nous donner l'échelle. Quelle extase !

Arrivés au col, on est en limite de brouillard, et on prend conscience de la fragilité de cette météo. Pour se rassurer, on fait le détour pour situer le Bivouac Giordano, au cas où... Il est dans un état de délabrement avancé, mais il peut toujours servir en cas d'urgence.

Puis sans tarder, on retourne au soleil, où une belle arabesque nous conduit tranquillement au col Gnifetti. Et de là un dernier petit raidillon nous mène à la cabane Margherita , le plus haut refuge d'Europe et dans un de ses meilleurs panoramas.

Cette arrivée, dans cette ambiance, et après un tel parcours est vraiment un must. Donc, on se lâche : menu complet, vin italien malgré les 4 554 m d'altitude, chambre privative, lits superposés, balcon vertigineux sur le vaste monde, tout y passe. Il n'y avait pas l'option petit déj' au lit, alors on ne l'a pas prise, mais ce n'est pas de notre faute.

Le lendemain, on s'attaque à la Dufourspitze, le toit de la Suisse que la nature a placé à 130 m de la frontière italienne. C'est plus proche du tas de cailloux que de l'aiguille, voire la dent d'un géant, mais c'est ainsi. Le brouillard est installé comme hier, et on hésite vraiment avant de descendre et d'aller s'y dissoudre, mais la fête est finie, on n'ira pas plus haut que ces 4 634 m.

On recule légèrement pour s'enfiler sur le Grenzgletscher, et on s'enfonce instantanément sous le plafond de brouillard. Tout devient morne et terne pour bien nous faire prendre conscience de la brutalité de l'atterrissage qui s'annonce. Bernard, qui traîne ses skis sur le sac depuis le départ, jubile de pouvoir enfin en profiter. Il chausse rapidement, et frôle aussitôt de gigantesques crevasses. La sagesse reprend le dessus, et il demande à s'encorder. Nous le prenons donc en milieu de corde, entre Bernard F. et moi. Mais il ne lui reste que 30 m de liberté, et il gâche le plaisir de toute la cordée par d'incessantes secousses aux 3 membres lorsqu'il est en bout de corde. Il finira par remettre ses skis au sac, pour descendre comme les vulgaires piétons.

Retour sur terre par le Gornergrat, les touristes nous regardent comme si nous étions des zombies. On s'évanouit dans la foule rapidement, on rejoint la voiture en regrettant le petit déj' au lit de ce matin. Une fois à l'abri de tout ce monde, on prend conscience de ce que nous venons de vivre ensemble, et on choisit rapidement d'aller fêter ça dans un bon restau avant toute séparation. Je propose un petit détour par Aigle, au bord du Léman, où nous arrivons à l'heure du repas.

On entre, un peu au hasard, dans une belle salle pleine de convives soignés, avec, nous semblait-il, un service soigné. Un serveur nous accueille chaleureusement, s'enquiert de nos souhaits, et nous installe sans broncher à une table discrète, loin de la vitrine. On prend conscience brutalement de l'anachronisme de nos tenues, voire même de nos effluves après une semaine d'intimité avec nos vêtements qui pourraient justifier le choix de ce réceptionniste, et on en rigole copieusement.

Nous sommes revenus en 2016 sur les lieux de ce crime de beauté, 33 ans après, pour se le remémorer. Et le délice fut le même, cette fois-ci en petit avion biplace piloté par Bernard depuis Megève, donc avec moins de peine. La mer de brouillard avait disparu, les glaciers avaient un peu fondu, mais l'extase demeurait intacte.