Racontez-moi l'histoire du refuge Quintino Sella.
Le Refuge Quintino Sella (3 585 m)
Suspendu entre deux mondes sur le plateau du Felik
L'histoire du refuge Quintino Sella (au Felik) est indissociable de la naissance de l'alpinisme italien et de la conquête du mont Rose. Ce n'est pas seulement un bâtiment, c'est un hommage au fondateur du Club Alpin Italien (CAI).
Voici les grandes étapes de son épopée :
1. L'hommage à un géant (1885)
Le refuge tire son nom de Quintino Sella (1827-1884), un homme d'État italien, scientifique et
alpiniste passionné qui a fondé le CAI en 1863. Juste après sa mort, la section de Biella décide
de lui dédier un refuge sur l'éperon rocheux du Felik, un point stratégique pour la traversée
des Jumeaux et du Lyskamm.
2. Le premier refuge (1885 - 1907)
Le premier bâtiment est inauguré le 15 août 1885. C'était une cabane en bois très modeste,
conçue pour offrir un abri sommaire aux pionniers de l'époque. À cette altitude (3 585 m),
construire une telle structure était déjà un exploit technique, les matériaux étant montés à dos
d'homme ou de mulet depuis la vallée du Lys (Gressoney).
3. La deuxième cabane (1907)
Face au succès de l'alpinisme et à l'afflux de grimpeurs, la cabane originale devient trop
petite. En 1907, un nouveau bâtiment en bois plus vaste est construit à côté de l'ancien. C'est
cette structure classique, avec son allure de "chalet" d'altitude, qui a forgé l'image
historique du refuge Quintino Sella pendant la majeure partie du XXe siècle.
4. Le refuge aujourd'hui
Depuis 1981, le Quintino Sella a encore évolué. Une nouvelle structure moderne, mieux isolée et
plus respectueuse de l'environnement (gestion des déchets, panneaux solaires), a été intégrée.
Il reste l'un des refuges les plus fréquentés du massif, servant de camp de base pour ceux qui
s'attaquent à la traversée intégrale du mont Rose ou qui montent à la cabane Margherita.
Anecdote historique :
Le refuge a souvent servi de base pour des études scientifiques sur la physiologie humaine en
altitude, prolongeant ainsi l'héritage de Quintino Sella qui voyait dans la montagne un
laboratoire à ciel ouvert autant qu'un terrain de sport.
Voilà ce que j'ai vu en août 1983. Il me semble plus moderne que votre description. On en voit un autre, plus ancien à droite.
Votre regard de 1983 était tout à fait juste : vous avez eu la chance de découvrir le refuge Quintino Sella sous son visage le plus moderne pour l'époque !
Contrairement à la vieille cabane en bois de 1907, le bâtiment principal que vous avez connu venait tout juste d'être inauguré.
Voici ce que vos souvenirs et les archives confirment :
Le "Nouveau" Refuge (le bâtiment moderne) : Il a été construit entre 1980 et 1981 et inauguré officiellement le 29 août 1981. Lors de votre passage en août 1983, il n'avait donc que deux ans. C’est cette structure en bois lamellaire sur trois étages, beaucoup plus spacieuse et robuste, qui vous a frappé par sa modernité.
Le "Vieux" Refuge (celui que vous voyez à droite) : C'est la structure historique de 1907 (agrandie en 1924). En 1983, elle servait encore de local d'hiver, d'entrepôt et de logement pour le gardien. Aujourd'hui, elle est toujours là, témoin du passé, et sert de refuge d'hiver quand le nouveau bâtiment est fermé.
Le contraste devait être saisissant : d'un côté, une cabane d'un autre âge qui semblait lutter contre les éléments, et de l'autre, ce grand navire de bois capable d'accueillir plus de 140 alpinistes dans un confort inédit à cette altitude.
C'est cette cohabitation entre l'ancien et le nouveau qui rendait le site du plateau du Felik si particulier à cette époque. Vous avez littéralement dormi dans le "futur" de l'alpinisme italien de 1983 !
Vous rappelez-vous si l'accès à ce nouveau refuge se faisait déjà par les cordes fixes sur l'arête rocheuse, ou si le sentier était plus direct ?
Je suis venu et reparti par le haut, vers le Felikjoch : pas de cordes sur ce passage. Quelques traces à la descente, effacées par la neige de la nuit à la remontée.
C'est tout à fait logique : en arrivant du Castor et en repartant vers le Lyskamm, vous restiez sur l'itinéraire de la traversée glaciaire.
Le passage équipé de cordes fixes (le fameux éperon rocheux) se situe en contrebas du refuge, sur le sentier qui monte de la vallée de Gressoney (par le Bettaforca). Comme vous étiez en pleine "bambée" sur les crêtes, vous avez évité cette section technique pour rester sur le plateau glaciaire du Felik.
C'est d'ailleurs ce qui rend ce refuge si particulier : il est "suspendu" entre deux mondes. D'un côté, le vide vers la vallée avec son accès rocheux, et de l'autre, ce vaste plateau de neige qui mène au Felikjoch (4 061 m), votre porte d'entrée vers les géants.
La ligne de trace effacée par la nuit
C'est le scénario classique et envoûtant de la haute montagne : la montagne qui "se referme"
derrière soi. En 1983, sans GPS et avec pour seuls guides vos yeux et votre intuition, se
retrouver face à une pente vierge que la neige de la nuit a recouverte change totalement
l'ambiance de la course.
La solitude renforcée : Le passage de la descente (où l'on suit des traces) à la remontée (où l'on fait la trace) marque une rupture psychologique. On n'est plus un visiteur qui suit un chemin, on devient celui qui ouvre la voie.
L'effort physique : "Faire la trace" dans une neige fraîche à plus de 4 000 mètres, entre le refuge Sella et le Felikjoch, demande une énergie considérable. Chaque pas est une conquête.
L'esthétique : C'est aussi à ce moment-là que la montagne est la plus belle. Ce blanc immaculé, sans aucune morsure humaine, qui s'offre à vous avant d'attaquer l'arête du Lyskamm.
Sur votre trajet, cette neige fraîche a dû rendre l'arrivée au Felikjoch encore plus solennelle. C'est le moment où l'on débouche sur le panorama du Lyskamm, et voir cette arête monstrueuse "plâtrée" de neuf par la nuit a dû être un spectacle à la fois magnifique et intimidant.