Si tu n'es pas vraiment obstiné, passe ton chemin, tu souffriras moins ...
Récit de mes différents parcours sur ce raid mythique entre Chamonix et Zermatt .
Jean-Pierre, le copain de mon grand frère Gérard, avait une forte envie de refaire la Haute Route.
Ils l'avaient déjà réussie, de manière épique par la cabane Bertol, après un blocage météo.
Ses copains d'alors ayant été happés par la vie active, il nous proposa, à Jacquot et moi de l'accompagner.
À 21 ans et néophyte sur ce parcours, on ne refuse pas ce genre d'invitation.
Je faisais déjà, à l'époque, lors de mes vacances d'étudiant en hiver, le job de pisteur secouriste aux Grands Montets et cela m'ouvrait de grandes ambitions en ski de randonnée.
Aussitôt dit, aussitôt fait, et nous partîmes confiants, avant d'être rapidement trahis par le sort : La météo, cette déesse capricieuse, nous tomba dessus dès le premier jour pour bien démontrer l'emprise qu'elle avait sur ce parcours.
Sans maîtrise de nos emplois du temps, nous étions contraints de « choisir » les vacances de Pâques comme période, et évidemment, cette foutue déesse ricanait abondamment en voyant cela. Le premier but fut pour elle, mais ce n'était que le début de l'incubation.
Nous avions quand même passé une nuit au refuge de Trient dont je revois encore la splendide terrasse en pierre de taille, puis le lendemain, la descente sur le col des Écandies, le magnifique Val d'Arpette. Champex, le lac, et la descente sur Orsières encore skiable. Mais il fallut renoncer à Bourg Saint Pierre.
Je n'ai que 2 photos de ce premier périple. C'était l'époque des diapos ... et de leur prix, souvent hors de portée d'un étudiant. Mais la vie m'a permis d'y retourner 50 ans plus tard, en avion biplace avec Bernard, et de faire des centaines de photos (numériques) de tous ces parcours.
Après une année d'impatience, nouveau départ et fine équipe : Jacquot, l'Aludre, Alain dit « le petit » et moi. Cette fois, il y a de l'envie ! et une revanche à prendre. Hélas, la pétasse de météo marque encore le point. Et plus rageant encore : au même endroit. Les photos sont en noir et blanc, développées gratos par Jacquot, donc légèrement plus nombreuses. Mais pas encore de quoi faire un site web. Le parcours est identique et les souvenirs eux sont un peu cuisants.
Remarquez que la descente du col du Chardonnet sur Saleinaz se faisait en ski à l'époque, alors que maintenant, c'est un rappel compliqué.
La tentative précédente a échoué : tant pis, je recommence avec la famille.
On part sur le week-end du 1er mai, en bande organisée : Danièle, Jean-Philippe, Brigitte, Bernard, Fred et moi jusqu'à Orsières, et les 3 derniers plus loin si affinités. Les rares photos sont de Pierre (Merci Pierre, je n'en trouve aucune dans ma collection).
On a passé la nuit à la cabane du Trient, puis on a cherché la combe d'Orny pour atteindre Orsières. La neige nous a manqué pour atteindre Somlaproz, et on en voit certains sur les photos en baskets dans l'herbe. On voit bien d'après la description de Gemini que j'étais encore bien loin du génie de l'itinéraire ...
Et surprise, la météo, cette déesse décidément calamiteuse, nous contraint à l'abandon.
C'est la quatrième tentative, et on commence à comprendre que la météo est notre ennemie jurée. Mais on est rusé, et pour la prendre de vitesse, on décide de sauter la première étape que l'on commence à connaître sous plusieurs variantes. On rejoint donc Bourg Saint Pierre en auto, on dort chez l'habitant, et on passe à l'attaque.
L'enneigement n'est pas top, mais c'est pas grave, on sait marcher dans l'herbe. Un peu plus loin, les cailloux s'installent et grossissent, pas de problème, on les contourne. L'itinéraire se complique sous le regard narquois du Vélan, pas de souci, on est patients.
Bien, on arrive quand même au pied du mur de Valsorey , et on constate que cette chienne de météo a découvert notre projet, et nous a enveloppé la cabane d'un joli nuage gris qui nous descend lentement dessus. Et nous voilà en train de chercher éperdument cette cabane qui a disparu sous un voile et que nous ne connaissons pas encore, alors que le crépuscule approche à grands pas...
On la trouve de justesse, et on s'y abrite illico. L'ambiance redevient formidable, et on redécouvre le confort et l'authenticité de ces cabanes suisses du C.A.S. : Pierres de taille, doublage intérieur complet en bois, patiné par de nombreuses années d'entretien et de fumées de poêles à bois. Tiens donc, en parlant de poêles à bois, si on se faisait des croûtes au fromage ? Aussitôt dit, aussitôt fait, ce qui nous permet assez vite de nous endormir du sommeil du juste.
Bon, le matin est un peu chagrin : purée de pois, visibilité à 5 mètres, aucune indication sur les intentions de cette foutue météo. Pas de candidats pour continuer, on entame donc la descente. Aïe, la pente qui est bon raide et parsemée de rochers tueurs est fin gelée. On va faire très gaffe, mais un des copains de Bernard n'est pas du tout à l'aise dans ce terrain, et il entame une série de glissades effarantes ... Je n'ose même plus respirer.
Bien, tous les dieux ne sont pas aussi débiles que la météo, et il s'en trouve plusieurs qui ont eu pitié de notre copain et l'ont amené au bas de ce mur de Valsorey intact et prêt pour de nouvelles aventures.
La descente, plus banale, continue. Les cailloux réapparaissent, quelque rayons de soleil aussi. Petit pique-nique et on se laisse glisser. Un peu trop quand même, et au lieu de suivre la trace de montée, on s'engouffre dans une combe sans méfiance ...
et ça se termine par des acrobaties peu recommandables qui se rapprochent du ski nautique : nous sommes prisonniers d'un captage du torrent et ne sommes sauvés que par l'ouverture du barrage ce jour-là, et donc l'absence du lac de retenue.
Nouvelle tentative. Le col du Chardonnet, ça va bien comme ça, on le connait : on a découvert le glacier des Grands, les combes de Pétoudes, le café Moret : on est chez nous. Alors on le saute. On part directement de Verbier. On a l'impression que la déesse de la météo nous a oubliés, depuis le temps : le ciel est étonnamment serein.
Le but est de coucher ce soir à la cabane Montfort, en dessous du Mont Gelé. Donc on se pointe à la station de ski, on laisse les sacs, et on se prend un forfait d'après midi pour voir si on sait encore skier. Tout a l'air en ordre, et on entame la dernière descente sur la cabane avec les gros sacs. Tellement gros que je me prends une pelle de première classe en profonde trafollée, tête en avant entre les spatules avec une masse qui m'enfonce la tête jusqu'aux antipodes. Très belle soirée avec une lumière de rêve sur ce col de la Chaux qui nous tend les bras.
Départ à la frontale, dans une cohue de randonneurs. On n'est pas en retard, et on arrive facilement à se libérer. Le jour se lève quand on arrive au col pour y découvrir un spot de soleil sur nos Grandes Jorasses qui s'éloignent à l'horizon. Beau décor en montagnes inconnues qui ont tout l'air de montagnes Russes : des bosses et des creux de partout, un vrai chantier. Heureusement, la trace est bien faite et nous conduit rapidement au top de l'étape : la Rosablanche . C'est quand même plus joli de voir tout ça d'en haut, avec une vue dégagée à 360°, d'autant plus qu'on est seuls, les autres ont disparu.
950 m. de godille en poudreuse sur le glacier de Prafleuri nous amènent au lac des Dix par de belles combes. Le lac est gelé, tout en blanc et nous le longeons avec nonchalance par la rive ouest, jusqu'au bout, au pied du Pas du Chat. Petit passage bon raide, en finesse. Ça ne rigole pas : c'est là qu'est décédé Marcel Burnet, un tout grand guide de Cham, emporté par une avalanche.
Et tout arrive à qui sait attendre : la cabane des Dix est en vue, opulente, dominatrice et au centre du spectacle. La Luette, derrière elle, se fait douce et attirante, le Mt Blanc de Cheilon est menaçant et sur ses gardes, la Serpentine est un peu sournoise, d'apparence gentille malgré ses pièges redoutables. Le Pigne d'Arolla est un peu distant, comme s'il voulait cacher encore un peu sa domination sur tout le paysage.
On est des grands maintenant, et on est contents d'être là, alors le soir, avec le menu du gardien, on ouvre une bouteille de Johannisberg , et rapidement, avec l'altitude mais pas que, on trouve que la montagne est belle et que tout le monde il est gentil.
Départ aux aurores, la neige est encore bleue, et il y a foule : le gros morceau est juste devant nous. La Serpentine traîne une réputation sulfureuse. C'est le genre de pente traitresse qui attend les conditions parfaites pour te jouer des tours. Il faut l'attaquer sous le Mt Blanc de Cheilon, et remonter en diagonale une pente lisse qui accroche… ou pas. Mais aujourd'hui, la trace est bonne, bien creuse et solide, donc pas de danger. Par contre, on est pris dans la chenille processionnaire, et évidemment, pas question de doubler ou sortir des traces dans un coin pareil. Patience.
On arrive au col du Pigne d'Arolla, 80m sous le sommet, accueillis par une purée de pois de première qualité. Dommage, on a peur d'être découverts par cette garce de déesse de la météo, alors on ne traîne pas. Bernard ne veut pas passer là sans tenter le vrai sommet juste un peu plus haut, et je l'attends quelques instants. Il n'a rien vu, et moi non plus.
La descente, qui devait être superbe devient scabreuse. La neige est un coton assez lourd, les crevasses totalement invisibles et c'est tracé dans tous les sens. On a beaucoup de mal à localiser la cabane des Vignettes. Mais ça se finit bien, et on se met au chaud rapidement. L'inquiétude météo grandit en même temps que notre pessimisme sur la suite. La nuit est moche, et au petit matin, on voit clairement que la journée est foutue. Même la descente sur Arolla serait hasardeuse, donc on va attendre le lendemain et passer la journée en prières en regardant tomber la neige ...
Le matin suivant est un vrai miracle : plus un nuage, nulle part. La moquette est entièrement refaite à neuf sur 30 cm. d'épaisseur et en point bouclette. On n'ose pas y croire. Je ne te raconte pas la vitesse à laquelle on se précipite pour en profiter un peu avant que ce rêve ne disparaisse. Plus aucune trace, tout est à réécrire.
La Montée du glacier du Mont Collon est un régal. On est dans les premiers, un soleil bien dru se lève, et se met à lécher lentement la belle descente du Pigne d'Arolla derrière nous. Arrivés au Col de l'Évêque, un soleil radieux vient sécher nos effluves et on se dit que la journée va être belle. On est parmi les grands sommets, 3 700, 3 800, que du beau monde, et la météo paie ses dettes : elle nous offre enfin ce que nous attendions, et elle le fait avec panache sur l'étape reine du parcours. Bravo, et merci.
La descente de l'Évêque s'annonce comme invraisemblable. Cette couche fraîche et immaculée rien que pour nous, on n'ose toujours pas y croire. Bon, quand faut y aller, on y va, et je n'arrive toujours pas à raconter ce plaisir. Mais quelle misère de voir ce gaspillage autour de nous : les gars qui montaient comme des flèches avec nous ont gardé leurs peaux comme freins, incapables d'aligner un virage dans ce terrain et nous font des traces de luges à bras dans cet écrin de neige.
On descend dans le creux de la vierge, Bernard nous fait un schuss vertigineux et on rechausse les peaux rapidement et on attaque les pentes en dévers sous le col du Mont Brulé.
On découvre le haut glacier de Tsa de Tsan qui s'enroule autour de la Tête de Valpelline pour nous y conduire. Quel escalier royal ! On est au-dessus des 3 500 m. et tout est fait pour ménager ta peine.
Mais quel décor de ouf !
Au passage, la Tête Blanche nous lâche une avalanche de poudreuse pour imiter les fontaines lumineuses qui saluent les exploits sportifs.
L'arrivée à Valpelline est complètement théâtrale : Le col, de forme large et douce, s'abaisse lentement sous nos pas tel le rideau d'une scène, et nous laisse découvrir les géants du coin : le Cervin, le plus titré, nous montre d'abord le petit bout de son nez, la Dent d'Hérens, cette fidèle courtisane, l'imite aussitôt, puis la Dent Blanche nous étale sa puissance et sa cour. Tous sont de cette noble race des 4 000 et nous le font savoir. Le dress code est au blanc, décidé la veille, et ça leur va bien.
On se lance avec lenteur, pour n'en perdre aucune miette, dans cette superbe descente de 15 km sur le Zmuttgletscher jusqu'à Zermatt. Les lacets nous baladent tantôt sur Stockjigletscher, ou sur Tiefmattengletscher. On titille les racines de la Dent d'Herens, on frôle Schönbielhütte.
On retrouve enfin le monde des sapins, perdu depuis 3 jours, et leurs frères aînés les mélèzes nous organisent aussitôt une danse effrénée pour dégeler nos spatules.
Et le miracle est accompli ! À l'approche de la ville, la neige cède la place aux diligences, et nous en choisissons une pour transporter au centre-ville ce qui nous semble être nos oripeaux, alors qu'ils étaient il y a peu encore nos habits de lumière.
Le 10 avril 2023 restera gravé dans les annales. Benjamin Védrines, alpiniste de renommée mondiale, et Samuel Equy, membre de l'équipe de France de ski-alpinisme, s'élancent de l'église de Chamonix à 00 h 43. Sans assistance extérieure et en autonomie totale, ils atteignent l'église de Zermatt en 14 heures et 54 minutes.
Cette performance est jugée révolutionnaire par les experts. Elle signifie que des hommes peuvent traverser l'intégralité des Alpes valaisannes, franchissant des cols comme le Chardonnet , la Grande Lui, le Sonadon et la Valpelline, à une vitesse moyenne de près de 7,5 km/h, dénivelé compris. Pour comparaison, un randonneur chevronné réalise ce parcours en 6 ou 7 jours d'effort soutenu.
Ce fut leur manière de perpétuer les exploits de la célèbre patrouille des glaciers , mais en version ultra-légère et en autonomie totale.
Allez, c'est reparti, on reprend la classique par Valsorey pour avoir le tampon officiel. Le temps est magnifique, et la nuit a été bonne au refuge de Valsorey.
Nous montons tranquillement le glacier du Meitin, la trace est bonne, les conversions assez tranquilles et l'arrivée sur le Plateau du Couloir est de toute beauté. Le Bivacco Musso est un super nid d'aigle, et il tient tête au Vélan et au précipice qui l'en sépare. Le panorama à ces 3 661 mètres est exceptionnel, et nous admirons copieusement Mont Blanc, Jorasses, Dolent, Verte, Argentière, Chardonnet, Tour.
Le plateau du couloir est en fait une pente en deux parties qui plonge de 200 m dans laquelle il faut descendre pour remonter le col du Sonadon en face. Et ça continue : le glacier du Mont Durand est la quatrième marche de cet escalier de géant qui nous redescend vers Chanrion. Et on va ignorer la cabane de Chanrion en s'enfilant à droite sous le Mont Avril et se faire les belles pentes du Grand Charmotane.
On s'enfile dans ce couloir tordu que la Dranse de Bagnes a creusé dans la roche pour évacuer les eaux du glacier d'Otemma. On suit un groupe de germanophones, et je remarque qu'une fille a perdu sa doudoune qui traîne dans la neige. Youpie, je la ramasse et vais bientôt pouvoir lui montrer de quoi Rambo en personne est capable. J'ai du temps devant moi car le glacier d'Otemma qui arrive fait un bon 10 km. Que nenni, je n'ai rattrapé la belle que le soir au refuge où elle était déjà toute pomponnée et n'avait que faire d'un Rambo encore transpirant.
Nous nous traînons misérablement sur cet interminable Glacier d'Otemma. On y perd tous ses repères, et c'est ainsi qu'à un moment, ne sentant plus la pente, on s'imagine qu'en enlevant nos peaux de phoque, on gagnera du temps. On le fait, et 150 m. plus loin, on les remet car la pente était bien toujours là !
Arrivés enfin au Col de Charmotane, le vent forcit nettement. On se couvre, et on grimpe rapidement à cette cabane des Vignettes perchée en équilibre sur son col. On s'installe dans cette ambiance de calme douillet si typique des cabanes Suisses. Mais lors de l'accès aux toilettes, on les découvre vertigineuses...
Pour échapper aux nettoyages calamiteux, les constructeurs ont placé le siège - un trou percé dans une planche - avec une désinvolture totale au-dessus d'un abîme vertical. Le but ? Que vos offrandes aillent se faire voir ailleurs, afin de résoudre les problèmes d'entretien.
Le problème, c’est que poser une partie sensible de son individu sur ce trou vertigineux ce jour-là, c’était déjà la transformer instantanément en pierre de curling prête à glisser sur les pistes olympiques. Mais le pire, ce fut quand le Foehn entra en scène. En maître des lieux facétieux, il décida d'inverser les lois de la pesanteur, de telle sorte qu'à chaque tentative de "largage de projectiles", il s'en saisissait pour un "retour à l'envoyeur", transformant une banale affaire de transit en une partie de ping-pong aérienne dont vous étiez, bien malgré vous, la raquette.
Bon, le vent forcit encore, et se déchaîne toute la nuit. La météo a manifestement repris son job d'emmerdeuse, et notre projet est en train de tomber à l'eau. Au réveil, il y a déjà de nombreux départs vers la vallée d'Arolla. On se tâte encore un peu, et on décide d'abandonner encore une fois.
Mais à peine dehors, quelle surprise : on ne tient pas debout, et ce n'est pas une formule, c'est bien une réalité. Plus on se rapproche de la petite arête qui nous sépare de la pente, plus le vent furieux nous agresse. Il faut cramponner ses skis pour ne pas se les faire arracher. Le franchissement de l'arête se fait à plat ventre, en rampant accrochés à nos skis. Impensable, jamais vu un vent pareil ! Nous apprendrons plus tard que les vents ce jour-là ont dépassé les 200 km/h dans ce secteur.
Jean-Pierre qui nous accompagne et qui a déjà abandonné ce parcours à cet endroit connait la descente sur Arolla et nous sort de ce mauvais pas. Retour piteux à Villard, où je peux enfin soigner mes ampoules.
On a pris l'habitude de faire une semaine de peaux de phoque ensemble au printemps, et on revient encore une fois dans cette zone mythique des Alpes valaisannes. Cette fois-ci, c'est dans la zone Weisshorn - Dent Blanche. On choisit de démarrer par le Turtmanntal.
Le départ se fait lentement, les sacs sont lourds, pas de ravito à cette époque dans cette région. On est dans les temps à Turtmannhütte, pour profiter d'une lumière douce au soleil couchant.
Départ enthousiaste sur le Brunegggletscher, la météo semble favorable. On vise le Brunegghorn à 3 831 m. Et une nouvelle fois, le soleil se fatigue, puis nous aussi à cause de cette incertitude météo. On décide de rejoindre la cabane de Tracuit, plus proche de la zone visée.
Arrivés à Tracuit, le temps est moche. On se planque, maussades et on attend un jour de bakin. Le lendemain est trop triste et on abandonne pour descendre à Zinal. Par un temps pluie neige brouillard, on arrive au fin fond du Val d'Anniviers, et on entend siffler les balles ... des troufions à l'entrainement qui prennent notre sentier comme champ de tir. L'émotion finit par être partagée, et on obtient un cessé le feu, le temps de traverser ce champ de tir improvisé.
Les deux copains de Bernard qui nous accompagnaient se désistent et rentrent chez eux, Bernard et moi attendons un jour, et bingo, le temps s'améliore.
On monte à la cabane du Grand Mountet, et on commence à rêver d'itinéraire. Le matin : grand beau. L'idée est de s'approcher du Weisshorn pour voir si on peut voir. On monte donc le glacier du Mountet, on laisse les skis, on s'encorde et on rejoint l'arête, puis l'épaule du Rothorn.
Lever de soleil splendide, le panorama est exceptionnel, on en met plein les yeux. On remonte le glacier du Mountet jusqu'à sa belle arête vertigineuse qui remonte à l'épaule du Rothorn (4 016 m.). Et de là, on a une vue magnifique sur la Schaligrat du Weisshorn, mais aussi sur toute la bande des 4 000 de Saas-Fee.
Retour à la cabane du Grand Mountet. L'idée de tenter Saas-Fee par le col Durand nous tombe du ciel, mais je commence à critiquer la descente du col Durand sur Zmutt : la trace sur la carte est en pointillés rouges, et on ne l'interprète pas de la même façon. C'est Bernard qui l'emporte.
Le lendemain, on franchit le Col Durand, et à 11h, en plein cagnard, on se trouve dans un mur de falaises, et les avalanches commencent à nous siffler aux oreilles.
Panique à bord, on n'a pas le temps de discuter, il faut se sortir de là. Les seules zones utilisables sont squattées par les avalanches, il faut donc déchausser, désescalader des barres en chaussures de ski, rechausser pour quelques mètres et recommencer. Il y a même une séquence où on jette nos skis dans la neige en dessous de la barre, en espérant qu'ils y restent plantés. On termine sur la moraine de Zmutt, exténués, morts de chaud, mais sauvés.
On descend à pied sur Zermatt, on traverse la ville en courant, on attrape le SunneggaExpress et on se retrouve sur un sentier herbu, skis à l'épaule, en direction de Fluealp-Hut. En montant tranquillement, on croise le gardien, qui, en l'absence de clients redescendait à Zermatt. Il ne change pas d'avis pour deux pauvres hères mal famés, et nous dit que tout est ouvert, et à notre disposition. No Problem, on se choisit une belle chambre, on passe en cuisine, et on se lâche pour un velouté d'asperges Knorr mémorable.
Au petit matin, le Cervin nous sort le grand jeu. En lever de rideau, l'ensemble de la scène en lumière douce. Puis, les petites nuées qui dormaient en fond de vallée se réveillent et organisent une danse autour du monarque des lieux. L'écharpe monte lentement jusqu'à la racine des cheveux.
Tel un navire de granit fendant une mer de coton, la pyramide s'extrait du silence. Entre l'arête effilée de Zmutt, sombre et farouche, et celle de Hörnli, plus familière aux hommes, le sommet ne se livre que par fragments.Il n'est plus une montagne, mais une île suspendue. Le banc de brouillard, tel un manteau d'hermine jeté sur ses épaules, vient emmitoufler la base du géant, ne laissant émerger que cette pointe sommitale, coiffée d'une neige immaculée. Là-haut, l'air doit être d'une pureté de cristal, tandis qu'en bas, les nuages lissent les aspérités de la face, transformant la verticalité brutale en une caresse vaporeuse.
Dans ce jeu de cache-cache avec l'azur, le Cervin perd sa pesanteur. Il devient un mirage, une promesse de lumière trônant dans un écrin d'ombre bleue, rappelant à celui qui regarde que les plus belles conquêtes sont celles que le ciel accepte de nous dévoiler.
On longe lentement la moraine puis la glace du Findelgletscher, nous retournant sans cesse pour ne rien manquer du spectacle qui se déroule dans notre dos. Après un long combat, le soleil l'emporte sur l'ombre, et la journée s'annonce belle. L'obstacle qui est devant nous se dresse de plus en plus : l'Adlerpass qui jusque-là n'avait que son nom pour effrayer, déploie maintenant toutes les cruautés dont il est capable.
On bifurque sur l'Adlergletscher. Une chicane imposante nous cachait jusque-là la sévérité de la pente finale. Souvent décapée par les tempêtes, elle se transforme fréquemment en un miroir de glace vive. Chaque conversion devient un exercice d'équilibre précaire au-dessus du vide. Le souffle est court, le geste doit être précis ; la moindre faute peut entraîner une glissade irrémédiable.
Le défaut de cette cuirasse apparait enfin, accessible et intime, la pente s'efface. En franchissant la ligne de crête à 3 777 mètres, on bascule vers l'immensité de l'Allalingletscher qui plonge vers Britanniahütte et se prosterne au pied de son maître l'Allalinhorn. La sarabande des 4 000 de Zermatt se pavane en plein ciel et le Cervin n'est plus qu'une pyramide lointaine qui semble nous saluer. De part et d'autre, le Rimpfischhorn et le Strahlhorn nous dominent de leurs quasi 4 200 m.
On se fait un piquenique genre repos du guerrier, on rechausse les skis pour glisser sur l'Allalingletscher. la neige qui a bien souffert des chaleurs de mai à cette heure-là n'est plus d'humeur à la godille. On frôle Britanniahütte et on retrouve le monde moderne au sommet des pistes de Saas-Fee. Nos skis ont du mal à rester en surface, et nous, on a du mal à rester motivés. Après avoir longuement regretté de n'avoir pas pris une nuit d'hôtel pour savourer et décompresser à Zermatt après notre victoire de 1977, on se choisit un hôtel à Saas-Fee pour y remédier. Las, nous ne sommes plus dans le même monde et au matin, les regrets sont les mêmes : il faudra bien les attribuer à autre chose que l'hôtel.
La bagnole est au diable vauvert, au fond du Turtmanntal, et on entame la galère des bus, trains, re-bus et taxi pour la récupérer. Tout se paie, mais on a inscrit dans nos caboches un bien bel épisode de plus.