Racontez-moi la genèse, puis l'odyssée du célèbre parcours de ski de printemps entre Chamonix et Zermatt avec de nombreux détails et anecdotes.
La Haute Route Chamonix-Zermatt
Génèse et odyssée du mythique raid à ski
C'est une histoire de pionniers, de folie douce et de paysages à couper le souffle. La Haute Route Chamonix-Zermatt n'est pas simplement un itinéraire de ski ; c'est le "Saint Graal" du ski-alpinisme, un fil d'Ariane de 120 kilomètres reliant les deux capitales mondiales de l'alpinisme, sous le regard des plus hauts sommets d'Europe.
Voici le récit de sa genèse improbable et l'odyssée qu'elle représente aujourd'hui.
I. La Genèse : Une invention... britannique (et estivale)
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la Haute Route n'a pas été conçue skis aux pieds. Elle est née au cœur de l'âge d'or de l'alpinisme, au milieu du XIXe siècle.
1. L'été 1861 : Le "High Level Route"
Tout commence avec l'Alpine Club de Londres. À cette époque, les gentlemen britanniques cherchent à relier Chamonix à Zermatt sans redescendre dans les vallées, en restant "au niveau des glaciers". En août 1861, une équipe menée par Michel Croz (le légendaire guide de Chamonix qui périra plus tard lors de la première du Cervin) et des membres de l'Alpine Club (dont J.F. Hardy) réussit la traversée intégrale à pied.
L'anecdote du nom : Ce sont les Anglais qui la baptisent "The High Level Route". Ce n'est que plus tard, lors de la traduction en français, que le terme deviendra la "Haute Route", un nom qui sonne aujourd'hui comme une marque déposée de l'aventure.
2. Le rêve de l'hiver
Il faudra attendre quarante ans pour que des audacieux imaginent faire ce trajet en hiver. Le ski n'en est qu'à ses balbutiements dans les Alpes (importé de Scandinavie).
1903 : L'échec héroïque. Le docteur Michel Payot, Joseph Ravanel (dit "Le Rouge") et une équipe de Chamonix tentent l'aventure. L'équipement est rudimentaire : skis en bois massif de 2,30 mètres, un seul grand bâton, et pas de carres métalliques. Ils sont stoppés par le mauvais temps et l'épuisement.
1911 : Le triomphe de Marcel Kurz. C'est finalement un Suisse, Marcel Kurz (surnommé le "Pape du ski-alpinisme"), accompagné du professeur Roget, qui réussit la première traversée intégrale à ski en janvier 1911. Ils prouvent que les hautes Alpes sont accessibles en hiver.
II. L'Itinéraire Historique
Avant, par la classique, c'était 5 jours, 4 nuits en cabanes : Trient, Valsorey, Chanrion, les
Vignettes. Et à cette époque, en autonomie totale, pas de gardiens de refuge, donc pas
d'approvisionnement. Pas non plus de confort matériel comme les fixations de rando, les peaux
autocollantes, les chaussures modernes, etc. C'était chaussures en cuir, talons fixes ...
Aujourd'hui, la Haute Route se fait généralement en 6 ou 7 jours. C'est un voyage physique et
mental intense, où l'on traverse des frontières invisibles entre la France et la Suisse, loin
des remontées mécaniques.
Imaginez le parcours comme une pièce de théâtre en plusieurs actes :
Acte 1 : Le départ et le choc des réalités
On quitte l'agitation de la vallée de Chamonix par les Grands Montets à Argentière. Mais avant le télé, c'était le col de Balme et la fenêtre d'Arpette. Dès les premiers pas sur le glacier, le monde civilisé s'efface.
Le moment clé : Le franchissement du Col du Chardonnet. C'est le premier test technique : une descente en rappel ou en pente raide, skis sur le sac, pour prendre pied sur le glacier de Saleinaz ou du Trient.
Acte 2 : La bascule vers le Valais (Trient → Champex)
Depuis le refuge du Trient, l'itinéraire plonge vers le col des Ecandies. La descente du Val d'Arpette est un enchantement visuel, offrant un contraste saisissant entre les glaciers et les forêts de mélèzes. On rejoint Champex, puis par un court transfert, le village de Bourg-Saint-Pierre via Somme la Proz, porte d'entrée du Haut Valais.
Acte 3 : Le mur de Valsorey et le Plateau du Couloir
On entre dans le vif du sujet avec une montée sauvage et directe de 1300 m de dénivelé positif pour atteindre la cabane de Valsorey (3030 m). Le lendemain, on affronte le point le plus technique du raid : le Plateau du Couloir .
La difficulté : Une pente raide se redressant à 45° que l'on gravit souvent crampons aux pieds et piolet à la main. Après le franchissement du Col du Sonadon (3504 m), une descente grandiose sur le Glacier du Mont Durand mène à la cabane de Chanrion, havre de paix isolé de tout.
Acte 4 : Le fleuve d'Otemma et l'apothéose à Zermatt
De Chanrion, on entame la remontée du Glacier d'Otemma : un immense ruban de glace de 10 km de long, un faux-plat montant épuisant mais méditatif qui mène aux Vignettes.
Le final : La traversée des trois cols (Évêque, Mont Brulé, Valpelline) offre enfin la récompense suprême. Au col de Valpelline, le Cervin surgit, immense. S'ensuit une descente interminable sous cette face nord mythique, glissant sur les glaciers de Stockji et Zmutt pour arriver skis aux pieds à Zermatt.
III. Détails techniques et anecdotes savoureuses
Pour saisir la difficulté de l'entreprise, voici quelques détails qui font le sel de cette aventure :
- Les "Peaux de Phoque" : Au temps de Kurz en 1911, on utilisait de vraies peaux d'animaux clouées ou ficelées sous les skis pour monter. Elles puaient l'humidité le soir dans les refuges. Aujourd'hui, elles sont synthétiques et autocollantes, mais on utilise toujours le terme "mettre les peaux".
- La soupe du refuge : Il existe une loi universelle sur la Haute Route : peu importe la qualité de la soupe aux légumes servie le soir au refuge, après 1500 mètres de dénivelé positif, elle aura le goût d'un plat étoilé au Michelin.
- L'odeur des dortoirs : C'est un mélange unique de chaussettes en laine mouillées, de crème solaire, d'effort physique et de vieux bois. C'est l'odeur de l'aventure.
- Le "Mal des Rimayes" : C'est la peur du vide au moment de franchir les crevasses qui séparent le glacier de la roche. Sur la Haute Route, les ponts de neige sont parfois fragiles, rappelant que l'on marche sur un fleuve de glace en mouvement.
La Haute Route Chamonix-Zermatt reste, plus d'un siècle après Marcel Kurz, un rite de passage. Elle transforme le skieur de station en véritable montagnard.
Détaillez les variantes de la super classique col du Chardonnet, refuge du Trient, Bourg Saint-Pierre par la combe d'Orny ou le glacier de Saleinaz, cabane de Valsorey, col et glacier du Sonadon, cabane de Chanrion, glacier d'Otemma, cabane des Vignettes, col de l'Évêque, du Mont Brulé, de Valpelline, glacier de Zmutt et Zermatt.
Puis la variante par Verbier, col des Chaux, Rosablanche, cabane des Dix, la Serpentine, Pigne d'Arolla, les Vignettes, et la prolongation jusqu'à Saas-Fee, avec les difficultés, les dénivelés positifs et négatifs, en vous inspirant des nombreux descriptifs existants sur le net.
C'est un choix de connaisseur. Vous visez ici l'essence même du ski-alpinisme. D'un côté, l'itinéraire "Historique" (via Valsorey), technique, austère et sauvage ; de l'autre, la variante "Verbier" (via les Dix), plus panoramique et glaciaire, incluant la traversée d'un sommet majeur.
Voici le détail technique et l'ambiance de ces deux monuments, ainsi que la prestigieuse extension vers Saas-Fee.
I. L'Itinéraire Historique : Le "Plateau du Couloir"
Profil :
Alpin, technique, engagé. C'est la ligne des puristes. Elle évite les remontées mécaniques de
Verbier et affronte la montagne "à la loyale".
Difficulté :
AD (Assez Difficile) à D. Nécessite une excellente maîtrise des conversions (pentes raides) et
des manœuvres de corde.
Étape Clé 1 : Trient → Bourg-St-Pierre (La transition)
Le choix que vous mentionnez (Combe d'Orny ou Saleinaz) détermine l'arrivée en vallée.
- Par la Combe d'Orny : C'est déjà une belle variante. La combe est belle et c'est un beau raccourci vers Orsière. Superbe ambiance dolomitique avant le transfert vers Bourg-St-Pierre.
- Par le Glacier de Saleinaz : Plus sauvage. Depuis la Fenêtre de Saleinaz, on descend l'immense glacier vers Praz-de-Fort. C'est long, sauvage, loin des foules. Transfert nécessaire vers Bourg-St-Pierre.
II. La Variante "Verbier" (Via Rosablanche & Les Dix)
Étape Clé 2 : Bourg-St-Pierre → Cabane de Valsorey
D+ : ~1300 m | D- : 0 m (ou presque)
Le terrain : C'est l'étape mentale. On remonte le long vallon de Valsorey. Souvent chaud, sans échappatoire visuelle. L'arrivée à la cabane (3030 m), perchée sur son éperon, se mérite. Le confort y est spartiate, l'ambiance "haute montagne" garantie.
Étape Clé 3 : Le Crux (Valsorey → Chanrion via le Plateau du Couloir)
C'est le passage clé de la Haute Route historique.
D+ : ~950 m | D- : ~1500 m
Le détail : Départ à la frontale, crampons aux pieds. On monte vers le Plateau du Couloir. La pente se redresse (45°), l'exposition est forte. Il faut souvent s'encorder. Le franchissement du "Plateau" (qui n'a de plateau que le nom, c'est une pente raide qui mène au Col du Sonadon) est le juge de paix.
La suite : Une fois le Col du Sonadon passé, on bascule sur le glacier du Mont Durand. La descente vers Chanrion est complexe (crevasses, navigation) mais grandiose. On se sent minuscule.
Étape Clé 4 : Chanrion → Vignettes (L'autoroute blanche)
D+ : ~900 m | D- : ~100 m
Le détail : On remonte l'interminable Glacier d'Otemma. C'est un faux-plat montant de près de 10 km.
Ambiance : Si le soleil brille, c'est une transe méditative au cœur des glaces. S'il fait mauvais (brouillard/vent), c'est un enfer blanc (white-out) redoutable où le GPS est vital. Arrivée spectaculaire au Col de Chermotane puis à la cabane des Vignettes.
II. La Variante "Verbier" : La Traversée des Grands Glaciers
Profil : Plus "skiant", paysages ouverts, traversée d'un sommet (Pigne d'Arolla). Moins technique que le Plateau du Couloir, mais physiquement exigeant.
Étape Clé 1 : Verbier → Cabane des Dix
D+ : ~700 m (depuis les remontées) | D- : ~900 m
Le parcours : Après les remontées de Verbier, Col de la Chaux, puis Col de Louvie. Traversée du "Grand Désert" (bien nommé). Passage par la Rosablanche (3336 m), sommet facile et très couru.
Arrivée : Descente vers le Lac des Dix et remontée à la Cabane des Dix, dominée par l'imposant Mont Blanc de Cheilon. Petit test des courageux : le Pas du Chat en fin de journée.
Étape Clé 2 : Cabane des Dix → Vignettes (Par le Pigne d'Arolla)
C'est souvent considérée comme la plus belle étape de toute la Haute Route.
D+ : ~1000 m | D- : ~700 m
Le détail :
- La Serpentine : Remontée du glacier de Tsena Réfien. Le passage de la Serpentine (vers 3600m) peut être en glace vive (couteaux ou crampons indispensables).
- Le Sommet : Pigne d'Arolla (3790 m). L'un des plus beaux belvédères des Alpes. Vue à 360° : Mont Blanc, Grand Combin, Cervin, Mont Rose.
- La Descente : Plongeon direct sur la Cabane des Vignettes. Attention aux plaques à vent sous le sommet.
III. Le Final Commun : Vignettes → Zermatt
C'est l'étape de consécration. Les deux itinéraires se rejoignent ici.
D+ : ~1150 m | D- : ~2700 m (Interminable et jouissif)
Le parcours :
- Les 3 Cols : Col de l'Évêque (facile), Col du Mont Brulé (raide, souvent à pied/crampons sur 150m), Col de Valpelline (3557 m).
- La Révélation : Au Valpelline, le Cervin (Matterhorn) apparaît soudainement. Choc visuel garanti.
- La Descente : Glacier de Stockji, puis Glacier de Zmutt. On passe littéralement sous la face Nord du Cervin et de la Dent d'Héren.
Le retour sur terre : On rejoint les pistes de Zermatt à Stafel, puis le village. La bière sur la Bahnhofstrasse n'a jamais eu ce goût-là.
IV. La Prolongation : Zermatt → Saas-Fee
Historiquement, cette étape majeure se faisait en quittant Zermatt pour rejoindre la cabane Flue (Fluhalp). De là, on franchissait le col du Mont Durand pour gagner la cabane Britannia , perchée sur son promontoire, avant de plonger enfin sur Saas-Fee .
Difficulté : Très physique en raison de l'altitude, avec des passages sur des glaciers très crevassés. C'est l'entrée définitive dans le royaume des sommets de plus de 4000 mètres.
L'Itinéraire : Après une nuit à la cabane Flue face au Cervin, on remonte le glacier du Findelen. Le passage par le col du Mont Durand ouvre les portes du glacier de l'Allalin. Le passage à Britannia est une halte incontournable avant la descente sur la station.
En résumé :
- Dénivelé total (Chamonix-Zermatt) : Environ 6 000 à 9 000 m selon les variantes.
- Distance : ~120 km (effort horizontal important).
- L'esprit : La variante "Plateau du Couloir" est une épreuve d'alpiniste ; la variante "Pigne d'Arolla" est un voyage de skieur. La prolongation Saas-Fee est une expédition d'altitude.