De :
Jacques Taberlet…
Envoyé :
dimanche 22 janvier 2006 14:09
à :
'pascalpetit…'
Objet :
Du rififi à El Berbera
Je ne résiste pas à l'envie de te faire partager ce récit (impartial ?) glané au hasard du web.
ça nous permettra de patienter avant notre prochain passage.
JT
Du rififi à El
Berbera
.
Récemment (février-mars 2005) nous avons entrepris un tour de 8 jours en
Mauritanie
qui nous a mené de Ouadane aux oasis de l'Adrar pour se terminer à Atar. Moyen de transport : des 4X4
locaux. Nous avons été confrontés à de nouvelles réalités locales aux abords de la guelta de El
Berbera
que je vais essayer de vous conter.
Suite à des informations glanées auprès d'un habitué des lieux, à Chinguetti, nous avons décidé de faire une
escale dans cet endroit qui passe pour être un paradis au milieu d'un désert pierreux particulièrement sec.
La guelta d'
El Berbera
est située à une centaine de kilomètres à l'ouest de Chinguetti, près de l'oued Timinit dont elle est un des
affluents.
C'est un trou allongé en plein désert, en France dans le Jura, on appellerait cela une reculée. Ici ce n'est
pas du calcaire, mais un grès couleur marron.
Au fond de la reculée une source permanente alimente un bassin (guelta) envahi par les roseaux. En contrebas
des flaques permettent à la population qui habite sur le plateau de s'approvisionner en eau. Le fond du
ravin est occupé par des palmiers et quelques jardinets ont été tentés, irrigués à partir de la mare.
Le village retrouve sa population l'été à l'époque de la guetna, ou cueillette des dattes. En dehors de
cette période il y a quelques années on ne rencontrait pas âme qui vive dans le village du plateau.
On nous avait indiqué la présence de cette arrivée d'eau en plein désert dans laquelle il était très
agréable de se baigner… Aussi après 5 jours de circuit 4x4, avec un 42° à l'ombre des acacias, dixit notre
accompagnateur, cet arrêt nous apparaissait comme un point essentiel à notre périple et pour certains rêvé
depuis leur arrivée en terre Mauritanienne.
La proposition d'une halte à cet endroit ne souleva pas dans un premier temps l'enthousiasme de notre
mentor, qui commença par nous dire que personne n'y allait plus car la guelta était comblée. En plus les
gens du cru n'étaient pas intéressants (sic) … Sur notre insistance il accepta cependant de nous y conduire.
Dans le village qui surplombe la guelta nous nous arrêtâmes à un endroit désigné par un ancien ;
c'est-à-dire sur un emplacement poubelleux, lui appartenant. Sur le terrain une cahute en ruine dont le sol
était garni de crottes de chèvres devait abriter notre cuisine. De nombreuses minutes de tractation avec le
guide aboutirent à une ponction en ouguiyas substantielle qui était le droit de stationnement et le prix de
la location du terrain pour passer la nuit.
Aussitôt après, les affaires rondement menées, une nuée de gamins nous assaillirent au cri de "cadeaux !,
cadeaux !, stylos, stylos !!!, bonbons, donne moi cadeau !!!". Puis les sœurs et les mères arrivèrent dans
la foulée, déballant une foultitude de bijoux fabriqués au Sénégal, dont le plastique coloré des perles
composant les colliers rehaussait la couleur terne d'une pièce de tissu, maculée par l'essuyage régulier
des jauges d'huile moteur des 4X4 qui s'aventuraient dans le secteur.
Le ton monta déjà avec nos accompagnateurs quand les vendeuses s'installèrent dans le passage qui menait à
la cuisine. Attiré par l'esclandre, le doyen du secteur pointa son nez et entreprit de nous conduire à la
guelta distante d'une centaine de mètres. Complètement édenté mais avec un large sourire il nous signifia
qu'il fallait d'abord allonger un paquet d'ouguiyas. 1500 par tête de pipe pour la visite. Pour se baigner
il faudrait voir avec le proprio.
Grosse discussion avec notre accompagnateur qui avait déjà banqué pour faire cet arrêt et qui attaquait sa
marge commerciale pour satisfaire le vieux.
Mais le dab n'en démordait pas et exigeait 50 euros pour la visite de la palmeraie. Le soir tombait et avant
qu'il fasse nuit on transigea à 35 euros.
À la tête de notre petite colonne un nouveau venu s'instituant propriétaire de l'eau nous conduisit par un
sentier en corniche jusqu'à la précieuse mare.
Muni d'un trousseau de clé digne d'un gardien de Fleury Mérogis, il entreprit d'ouvrir l'accès au fond de la
reculée, barrée par une clôture de barbelés et occultée aux regards par une haie de feuilles de palmiers.
Notre arrivée généra une bataille verbale avec une vieille nomade sous une tente qui prétendit interdire au
vieux l'accès à la guelta
En haut de la falaise le village rassemblé était au spectacle. Faisant fi de tout cela le tenancier des
lieux sortit d'une cabane une vieille natte pour permettre à ces dames de déposer leur serviette avant de
gagner l'eau rafraîchissante. À ce moment il annonça la couleur, 500 ouguiyas pour prendre la douche, 1500
pour se baigner et passa pour récupérer les sous. Grosse discussion avec notre accompagnateur qui
refusait de payer deux fois. Un transfert de billets arrondit les choses
Tout le monde se mit en maillot de bain sous le regard, fixé sur la ligne bleue des Vosges du vieux proprio,
qui ne perdait pas une goutte des contorsions pudiques de nos compagnes enfilant leur maillot. L'hygiène
locale commandait un passage sous la douche. Son accès était aussi verrouillé que la chambre forte de la
Banque de France mais en un tour de main le Thénardier des gueltas fit sauter les cadenas et replia les
trois mètres de barbelés qui en protégeaient la porte.
Chacun à son tour escalada un monticule particulièrement glissant pour accéder à un mince filet d'eau
dégoulinant d'une stalactite. Se maintenir sous la douche relevait de l'exploit. Le tuf qui recouvre
l'emplacement est devenu une véritable savonnette
Tous ceux qui s'employèrent à se doucher prirent une gamelle au risque de se rompre une côte ou mieux un
bras ou une jambe. Un de nos collègues plus téméraire entreprit un exercice d'équilibre sur des dalles
délicatement installées par le proprio : Mal lui en prit. Il fit un double soleil qui le précipita dans la
vase nauséabonde en contrebas, réceptacle des eaux de décrassage. Malheureusement sa tête heurta une énorme
pierre qui dépassait de la paroi, lui décollant la peau du crâne sur quelques centimètres et le laissant
groggy pendant cinq minutes, ce qui nous fit craindre le pire en ces lieux éloignés du SAMU (Société d'Aide
Mauritanienne à l'Urgence). Devant le ramdam généré, le vieux entreprit d'aller ranger sa cahute de maître
nageur des lieux.
Tout étant revenu dans l'ordre hormis l'autre pissant son sang, notre troupe entreprit de se baigner. Les
gradins surplombant la guelta étaient maintenant bien garnis, chacun voulant apprécier sans doute
l'anatomie des blancs aussi légèrement vêtus. L'entrée dans l'eau s'effectue par un passage entre les
roseaux.
Cela ne permet pas de voir où on met les pieds et c'est peut-être mieux ainsi. Rapidement le fond augmente
et il est possible de faire quelques brasses jusqu'à la rive opposée. Un bloc de rocher permet de
s'agripper, les plus sportifs peuvent l'escalader avant d'effectuer un plongeon dans une eau assez sombre
mais bien fraîche. Ce qui n'a pas de prix en ces contrées.
Nos femmes hésitèrent avant d'entrer dans l'eau. Il est bien connu qu'elles ne sont pas téméraires d'autant
plus que des plongeons de batraciens indéterminés mais particulièrement obèses finirent par les ramener au
rivage. Les uns étant sur leur rocher, les autres dans l'expectative d'une nouvelle mise à l'eau, le calme
était revenu.
Un gentil reptile d'environ un mètre de long, de couleur orange, au corps particulièrement robuste et à la
tête délicatement triangulaire, entreprit de traverser le petit lac d'eau libre pour se réfugier dans les
roseaux du côté de la douche. Renseignement pris il pourrait s'agir d'une bestiole qu'on connaît bien du
côté de Boutilimit et qui chasse les rats dans les oasis. Celle-ci répond au joli nom de Bitis arietans. Il
paraît que c'est inoffensif dans l'eau mais redoutable sur terre…
Le rhabillage s'effectua sous le regard intéressé du vieux accroupi au pied d'un palmier. Pour assurer sa
contenance devant tant d'anatomies laiteuses et anorexiques, celui-ci entreprenait périodiquement des
quintes de toux bien grasses, se raclait le gosier avant d'expulser à trois mètres ses résidus bronchiques.
Notre retour vers la civilisation sur le plateau s'effectua avec les explications de notre guide. Il y était
question de rixes à propos de l'exploitation de la guelta qui appartenait à un seul propriétaire, mais que
des familles installées au 18e siècle revendiquaient encore. La manne touristique ne pouvait profiter à un
seul comme à Terjit. Il y avait une inflation des services et chacun entendait en tirer un maximum de
bénéfice. Bref, on en était venu aux mains entre autochtones.
Les vieilles pétoires avaient été retirées des antiques malles des caravanes et certains soirs des grands-pères
nostalgiques des guérillas anticoloniales et des rezzous avaient fait le coup de feu contre des
accapareurs aux 4X4 rutilants.
Les vieux avaient été sermonnés et on avait obtenu du préfet d'Atar la mise en place d'une escouade de
quelques gendarmes diplomates, en préretraite… Du coup le calme était revenu mais pour combien de temps. Le
nombre de touristes avait décru, emmenés vers d'autres gueltas.
El Berbera,
la guelta mythique de Monod, photographiée dans tous les bouquins de la
Mauritanie,
n'est plus ce qu'elle était.
Extrait de - En Michelin à travers la
Mauritanie -
par Olga du Birgodot
Crédits photos : Giulio Aprin – Luca Abbate