Samedi 12 décembre 1970.
Départ de Paris, où je stagne chez ma sœur Josette à Saint-Cloud. J'ai été convoqué pour un briefing et une
visite médicale trois jours avant le départ (ma colonne vertébrale allait beaucoup mieux !), je suis donc
resté à Paris. Tout est triste, il pleut des cordes, la France enterre son général de Gaulle, je regarde ces
dernières images à la télé. Je profite de ma présence à Paris pour aller saluer les Michelet.
Envol. Atterrissage.
Brazzaville
: une chaleur inimaginable pour un Chamoniard, les passagers profitent de l'ombre de l'aile de l'avion pour
se protéger du soleil, je les imite.
On s'installe à l'hôtel soviétique "Le Kosmos" au bord du
fleuve Congo
. Magnifique vue sur le
Stanley Pool
et la ville de
Kinshasa
en face. Présentation au CMAE (Centre Mécanographique d'Afrique Équatoriale).
Accueil par Georges Jacobi, directeur général et son adjoint, chef de centre. Structure d'une petite
centaine de personnes. On nous affecte à des tâches insignifiantes. On nous donne une carte d'accès au
cercle des officiers où nous pouvons prendre tous nos repas. Je passe deux mois sous la douche de l'hôtel
avant de commencer à respirer.
Allers et retours interminables entre le cercle et l'hôtel. Les immenses manguiers qui couvrent tout le
quartier du plateau où résident les Blancs dégoulinent de mangues à cette saison dans un bombardement
aléatoire et ininterrompu.
Ce sera ma seule formation "militaire" de toute ma carrière :
- Comment éviter un bombardement aléatoire de mangues ?
- 1 : Changer de trottoir.
- 2 : Si impossible, marcher dans la rue.
Bien, je n'ai pas utilisé cette formation très souvent, mais j'en porte la médaille dans toutes les
cérémonies. Et le clampin d'officier orienteur qui voulait me foutre chez les paras, lui, ne l'a même pas
eue !
Depuis mon départ, je suis sans nouvelles de ma famille, j'attends l'annonce de la naissance de Laure. Le
21, plus d'une semaine après mon départ, Jacobi me suggère de téléphoner (à ses frais). J'apprends aussitôt
la naissance attendue. Martine m'a fait télégraphier cette nouvelle, mais je n'ai pas encore reçu le
télégramme qui arrivera les jours suivants. Que tous ces ptis jeunes biberonnés aux smartphones sous wifi
imaginent un instant ce que pouvait être les communications en 1970. Et on n'en est pas morts !
Première balade aux
chutes de la Foulakari
. On s'est mis à six pour louer un Toyota pick-up pour la journée. On part à l'aventure en passant le volant
à chacun, si possible à parts égales.
C'est mon premier vrai parcours en 4x4, j'en suis tout éberlué. Le chef de centre qui était avec nous s'est
acheté un tout vieux Land Rover qu'il entretient avec amour (ou plutôt : pour lequel il entretient un amour
?). Il me le montre et m'en explique tous les avantages, sans imaginer les dégâts irréparables qu'il est en
train de commettre !
À la fin novembre, Jacobi me propose un poste à
Pointe-Noire
. Il en souligne l'isolement : je serai seul Blanc dans la structure sur place avec 25 Africains et me
suggère une visite de quelques jours sur place avant de lui donner ma réponse.
En 1911, la région où se trouve aujourd'hui Pointe-Noire n'était constituée que de villages, tandis que
Loango était le chef-lieu historique du Kouilou et une ancienne capitale régionale importante. C'était
aussi le principal port d'embarquement d'esclaves et de marchandises du Royaume de Loango.
L'administration coloniale française cherchait à relier Brazzaville à la côte Atlantique pour faciliter
l'exportation des matières premières, puisqu'aucune navigation n'était possible en aval du Stanley Pool à
cause des rapides.
Initialement, le port devait être construit à Libreville. Mais Pointe-Noire offrait un itinéraire plus
rapide entre Brazzaville et l'océan Atlantique, facilitant la logistique.
La configuration naturelle de la côte à Pointe-Noire permettait l'installation d'un port en eau profonde,
essentiel pour le trafic maritime moderne et les ambitions coloniales françaises.
Le choix est entériné par un décret signé à Paris en 1914, officialisant la préférence pour Pointe-Noire.
Dès 1910, Pointe-Noire devient chef-lieu du Moyen-Congo et progressivement éclipse Loango, qui perd son
statut central au profit des nouveaux aménagements coloniaux.
Son choix s'est porté sur moi, car je suis le seul marié des trois nouveaux arrivants et il s'inquiète des
dégâts de la solitude. Je pars en avion, accueilli comme un ministre par Couefard, un de ces irréductibles
coloniaux qui occupe le poste de chef de centre sur place. Réception dans tous les clubs huppés de la ville.
Les coloniaux serrent les rangs pour l'accueil de l'un des leurs (pensent-ils…)
Je demande à voir la mer, on me montre la gare, fidèle reproduction de celle de
Deauville
(paraît-il). Je découvre derrière, au soleil couchant, les cocotiers royaux qui font un ourlet vert à la Côte
Sauvage et l'océan de 6 000 km de large jusqu'au
Brésil
. Quatre rouleaux permanents pour le surf.
Cette image me marque définitivement. Je rentre à Brazza et accepte avec enthousiasme. J'apprends alors
qu'il s'agit d'éjecter Couefard identifié comme un incapable et d'occuper le poste. Inconscient, poussé par
le souvenir des cocotiers, j'accepte sans problème.
Je déménage en quelques jours, car Couefard doit partir en
France
pour les vacances de Noël et Jacobi trouve plus « astucieux » de faire le remplacement dans cette période.
Je m'installe à l'hôtel (machin, celui du Plateau est plus loin) sur le bord de l'avenue De Gaulle, je
prends connaissance du sujet en une semaine et salue Couefard qui s'en va tout content.
Jacobi va lui laisser passer Noël tranquille et lui annoncer début janvier qu'il est viré et qu'il ne lui
paiera pas de voyage pour reprendre ses bagages : c'est un fonctionnaire de l'ATC qui en fera une mise en
caisse plusieurs mois plus tard.
Quant à moi, tapis rouge : je passe deux mois à l'hôtel, puis l'ATC me choisit une belle case dans laquelle
ils installent la clim et rénovent la peinture. Jacobi me paie une 4L neuve, immatriculée en corps
diplomatique. En attendant de me virer ?
Le centre fait tourner quelques applications dont :
-
la paie de 4 000 fonctionnaires, cheminots et marins de l'ATC (Agence Transcongolaise des
Communications) qui assurent les communications ferroviaires et fluviales de
Pointe-Noire
jusqu'au
lac Tchad
en passant par le
Congo
, l'
Oubangui
et le
Chari
.
- La facturation de l'Agence de Télécommunications (facture de téléphone)
-
des statistiques portuaires pour le port autonome de
Pointe-Noire
.
Tout fonctionnait jusqu'à il y a quelque temps sur des tabulatrices mises en place par Couefard. L'État
français (qui paie) a imposé le remplacement par un IBM 3. La transcription des tableaux câblés et de
l'analyse de Couefard a été faite par Synorg depuis quelques mois et Couefard n'y comprend plus rien. Synorg
est la société dont l'un des dirigeants m'a pistonné auprès du ministère des Affaires étrangères.
La machine dispose déjà d'un disque dur, exceptionnel à cette époque et surtout à cet endroit, mais il n'est
absolument pas utilisé. La conversion a été faite par des bourrins qui ont conservé l'analyse adaptée aux
tabulatrices !!! Toutes les applications fonctionnent comme sur des machines à cartes perforées et les résultats
intermédiaires sont re-perforés sur des cartes utilisées comme mémoire temporaire : une aberration
invraisemblable et déjà vue chez Carpano et Pons à
Cluses
pendant mon stage !
L'équipe locale comprend une secrétaire (blanche d'après le vocabulaire d'époque…) Jacqueline Pimbert, dont
le mari travaille aux mines de potasse situées à 30 km de la ville, quatre « opérateurs » Ebonzibato, Bongo,
Songo et le petit Gonio et une vingtaine de perfos/vérifs qui transcrivent les données sur cartes perforées.
Le temps mensuel de travail est de 280 heures, soit 120 heures de plus qu'un horaire standard : il y a donc
deux équipes, une du matin et l'autre du soir.
Je vais passer trois mois à tout reprogrammer en RPG, langage que je ne connais pas, mais qui est le seul
utilisable sur cette machine. J'utilise le disque dur à la place des cartes perforées et ramène le temps
mensuel de travail à 40 heures (pour la machine).
Le temps de saisie en perfos/vérif sera ramené lui aussi à 160 heures, supprimant ainsi toute heure
supplémentaire. Cette "amélioration" me vaudra la haine tenace du syndicat local puisqu'elle se traduira par
une baisse des heures sup' donc une baisse de revenus de cette "noblesse de la ville" employée au centre. Et
cela malgré le soin particulier à ne pas changer les horaires de travail, comme je n'étais pas du tout
concerné par la gestion financière du centre.
Martine arrive début février. Je viens d'emménager dans notre nouvelle case, j'ai recruté un « boy » :
Rigobert. Ensemble, nous cherchons à terrasser la multitude de cafards qui occupent cette case restée
inoccupée plusieurs mois. Rigobert, toujours pieds nus, les écrase avec volupté et le jus lui gicle entre
les orteils.
On achète du Baygon à répandre le long des murs et le lendemain matin, on en découvre 200 raides sur le dos
! Cette hécatombe va durer plusieurs jours, sans que cela ne résolve le problème de fond : la case est de
plain-pied.
On découvre aussi de grandes taches de sang sur les murs et quelquefois le vampire à l'origine de ça : ils
nichent sous le toit et se "crachent" dans le mur en rentrant. Ils meurent sur le trottoir de la maison.
Jacobi m'a offert le billet d'avion pour aller chercher Martine à son arrivée à
Brazza
et nous logerons chez lui quelques jours avant de rentrer à
Pointe-Noire
. Elle arrive assez fatiguée par le voyage : Laure a trois mois et reste dans les bras, Yannick vient de
passer ses deux ans et entame sa carrière de Zébulon. Elle a subi une longue escale à Libreville, le « pot
de chambre de l'Afrique » pour corser le tout !
La case de Jacobi est grande et superbe, avec vue sur le
Stanley Pool. Le repos est très apprécié.
Notre immense chambre est équipée d'une douche absolument splendide, à
l'italienne, circulaire, d'un diamètre de trois mètres.
Un type me prévient : un matin, au moment de mettre ses chaussures, il remarque qu'elles semblent avoir des
lacets, alors qu'elles n'en avaient pas. En se baissant, les lacets s'enfuient et deviennent des petits
serpents noirs…
Retour ou arrivée à
Pointe-Noire
. Dès le lendemain, Laure a de grandes traînées de boutons rouges dans le dos. Les boutons grossissent,
comme des furoncles et laissent sortir un petit ver bien frétillant ! Horreur, Laure est véreuse !
Rigobert nous rassure et explique que ce sont des vers de Cayors, qu'il suffit de repasser tout le linge
séché au soleil pour tuer les œufs pondus dessus par des mouches. Après la stupeur de Martine qui voit son
bébé tout neuf attaqué par les vers trois jours seulement après son arrivée, les choses redeviennent
normales…
Lorsque Martine s'installe à table pour la première fois, Rigobert est très perturbé : il attend qu'on le
questionne sur son tracas. Il nous explique alors que la place du chef n'est pas bonne et que Jacques doit
être face à l'ennemi éventuel qui entrera par la porte, qui est actuellement derrière lui. On rit gentiment,
mais ça ne suffira pas : on change de place et Jacques prend la place de chef, en tout cas dans la case de
Pointe-Noire…
Premier problème : je découvre un jour qu'il ne reste en stock que le papier nécessaire pour un mois de
paye. Dans un premier temps, pas d'affolement, je pense que le réapprovisionnement se fera facilement :
c'est fabriqué en France, je passe commande et apprends qu'il y a trois mois de délai.
J'avertis le chef de l'ATC que je ne serai pas en mesure d'imprimer la paye sur les enveloppes habituelles :
ça déclenche une crise exceptionnelle, car les 4 000 fonctionnaires de l'ATC nourrissent au bas mot la
moitié de la ville (120 000 personnes). Un quart d'heure après cette annonce, je vais être lynché. Aucun
Africain n'a de compte bancaire, le salaire est donc versé en espèces et j'imprime le bulletin sur le recto
d'une enveloppe et le service du personnel y place le numéraire.
Sans les enveloppes, tout est foutu. Je vais donc bricoler avec Giraudon, le technicien IBM, un dispositif
qui permette d'utiliser les vieux stocks de papier et enveloppes pour tabulatrices. La nouvelle imprimante
ne fait que 132 caractères alors que le papier de tabulatrice est prévu pour 160 caractères. Je vais couper
le programme en deux, un pour la partie gauche du bulletin lors d'un premier passage des 4 000 bulletins et
un second pour la partie droite en priant pour qu'il n'y ait pas de déchirure : je n'ai que trois mois de ce
papier-là et ne survivrai pas à deux déchirures. Mais le Grand Djou Djou veille déjà sur moi, et ne
permettra aucune déchirure. Mais cette aventure a créé des liens avec le technicien IBM qui m'a sauvé la
vie.
Pendant cette période, le responsable de l'entretien chez IBM, Giraudon, m'a pris en charge, me recevant
chez lui régulièrement. Une sympathie (intéressée ?) s'est installée. Il était pêcheur d'occasion, mais
disposait d'un matériel introuvable ici. Il a organisé pour moi une première séance d'essais : nous sommes
allés à
Bas Kouilou
et à peine installé, j'ai ferré une raie pastenague de 4 kg.
Je ne raconterai point par le détail les fatigues et les incidents de mon voyage dans le
Kouilou
et à travers la forêt vierge. Qu’il me soit seulement permis de dire que les tribulations, les privations
et les soucis, dont se compose la vie du voyageur n’ont jamais pu compenser l’intensité des sensations
que j’éprouvais.
Lorsque je remontais péniblement le cours du fleuve, dans une étroite pirogue, où j’avais juste assez de
place pour m’asseoir, et que faisait lentement progresser le mouvement paresseux et monotonément rythmé
des pagaies des noirs ; lorsque, — franchissant les rapides, au prix des plus grands efforts et des plus
grands risques, réveillant les hypocrites caïmans qui sommeillaient sur les rives, faisant fuir les
couples d’hippopotames qui paissaient sur les îlots plantureux du fleuve, provoquant la fureur des
macaques et des singes à museau bleu qui, étonnés, gambadaient sur les branches élevées qui surplombaient
les rives; lorsque, effrayant les calaos et mille oiseaux, qui ne voyaient pas sans mécontentement un
nouvel hôte se permettant, dans son indiscrétion, de visiter leur domaine, — je suivais cet immense ruban
verdâtre, miroitant, au grand soleil, qui constituait le lit du fleuve, il me semblait faire encore un de
ces rêves fantastiques, qui hantent le cerveau des enfants.
Et lorsque, le soir venu, après avoir mangé les quelques conserves qui composaient, avec des fruits, mon
modeste repas, je me couchais sous une tente, dressée sur la rive du fleuve à grand-peine débroussée, je
prêtais l’oreille, moitié inquiet, moitié curieux, à tous ces bruits inexpliqués pour moi, — cris
stridents de mille animaux, et murmure des arbres dont le mélange constitue la voix de la forêt, —
j’éprouvais des sensations inexprimables que ne pourront comprendre que les bien rares qui se sont
trouvés isolés en face de la grandiose nature, dont ils sentaient battre le cœur.
(Dr A. Voulgre - Quelques mois au Congo Français - 1896 p.7)
Il m'a invité à la déguster chez lui, sa femme ayant une recette formidable pour ce poisson. Ce que j'ai
constaté scrupuleusement. Il m'a proposé d'acquérir le matériel d'un de ses amis décédé récemment, ce que
j'ai fait aussitôt.
Je me suis donc retrouvé avec deux cannes à lancer avec scion de 250 g (c'est-à-dire pour de très grosses bestioles ...) et il a entamé pour moi les démarches
auprès des responsables de MDPA, l'usine de potasse pour obtenir un laissez-passer d'accès au wharf. J'ai
alors pris le virus et de nombreux poissons.
Je me suis vite commandé des cuillères spéciales pour le bar à Manufrance, livrables par bateau (l'Amazon de
l'époque, avec un magnifique catalogue géant en papier glacé). Mais la logistique n'était pas la même qu'aujourd'hui et ça permettait
de trépigner en attendant…
Comme mon activité au centre diminuait, l'horaire colonial qui était de 6 h à 13
h sur 6 jours et que j'avais largement débordé pendant les trois premiers mois, est devenu progressivement
de 10 à 12, me laissant beaucoup de temps libre. J'ai donc commencé des séances de pêche quotidiennes sur
les 2 h qui encadrent le crépuscule.
Sabathé, l'un des deux VSN arrivés avec moi, s'était fait expédier par bateau une Citroën Méhari. Il a mis
plusieurs mois pour obtenir tous les papiers de ce véhicule. En juillet, nous avons monté un projet à trois
de faire l'aller-retour
Brazzaville Pointe-Noire
.
Mon apport consistait à les héberger à
Pointe-Noire
pendant ce voyage. J'ai donc pris le train pour les rejoindre, 19 h pour 500 km, mais ce fut un voyage
inoubliable. Trois jours dans l'autre sens pour revenir à
Pointe-Noire
avec une traversée du
massif du Mayombe
que je ne suis pas près d'oublier.
Le chantier du Congo-Océan s’est déroulé dans des conditions extrêmement difficiles, avec une
main-d’œuvre très mobile et venue de différentes régions, regroupée dans des camps.
Selon des travaux récents en génétique virale, la souche principale (groupe M) du VIH a émergé dans le
bassin du Congo au début du XXe siècle et le développement des réseaux ferrés (dont le Congo-Océan) a été
l’un des vecteurs majeurs de sa propagation à l’échelle continentale.
Les chercheurs ont montré que le virus passait des populations locales aux centres urbains grâce à la
migration des ouvriers, l’offre de travail, et le commerce, tous liés au chantier du Congo-Océan.
Ce chantier a contribué, avec la prostitution et les échanges commerciaux, à l’établissement de foyers
secondaires d’infection, accélérant la dissémination du virus au-delà de Kinshasa, atteignant notamment
les villes situées le long de la ligne ferroviaire.
Le VIH (sida) ne faisait pas encore l’objet d’études médicales lors de la construction du chemin de fer
Congo-Océan (1921-1934), mais l’histoire du virus et la recherche contemporaine indiquent que les grands
chantiers ferroviaires d’Afrique centrale ont joué un rôle dans sa propagation. Les réseaux de transport,
notamment ce chemin de fer, ont facilité la mobilité des populations, favorisant le contact entre régions
isolées et les grandes villes, ce qui a nettement contribué à la diffusion du VIH à partir de Kinshasa,
épicentre initial identifié dans les années 1920.
Il y avait donc un risque élevé de VIH à Pointe-Noire lors de notre séjour…
En juin, Martine trouve du travail à la librairie Paillet et embauche une mama – Madeleine – pour les
enfants.
Les plages des environs étaient superbes et nous en avons largement profité. L'une d'entre elles, la
Côte Matève
était particulièrement isolée : 20 km de goudron en direction du
Cabinda
, puis 5 km de sable très mou, équipé par endroits de lambeaux du tapis roulant du wharf à potasse pour
faciliter le passage des voitures. Nous y passions la journée entière.
Un jour, lors d'un bain, Martine se fait embarquer par le courant. Elle faisait des signes désespérés. Je
laisse Yannick et Laure seuls sur la plage et pars l'aider. J'y parviens très difficilement et au moment
d'attaquer le retour vers la plage, je vois Yannick dans l'eau jusqu'à la ceinture en train d'essayer de
nous rejoindre : il ne savait évidemment pas nager.
Panique à bord : je dois lâcher Martine pour foncer et ramasser Yannick par le fond du slip. C'était moins
une que Laure ne reste définitivement seule dans son porte-bébé sur la plage déserte… Une promesse de délice
pour les gros crabes de cocotiers qui pullulaient en ce lieu !
Nos coins de pêche étaient multiples et l'un d'entre eux était très favorable en saison sèche à la pêche au
gros :
Djeno Rochers
. On se retrouvait une vingtaine avec des lancers lourds pour tirer des bars jusqu'à 15 kg.
Les sensations étaient formidables, ma plus grosse prise sur ce spot a été 8 kg. La récupération de ces gros
poissons depuis le bord était très particulière : il y avait tant d'obstacles que la meilleure solution
était de se mettre à l'eau pendant qu'un collègue tenait la canne avec le poisson fatigué et de l'attraper
sous les bras en le serrant fort pour le remonter sur les rochers.
Il y avait tant de pêcheurs alignés qu'il fallait lancer absolument droit et à chaque prise, tout le monde
rembobinait pour laisser l'élu combattre avec sa bête ! Des années plus tard, lors d'un voyage dans Murzuq
avec Mario, j'ai appris de son ami Giorgio qui travaillait dans le pétrole à
Pointe-Noire
.
Djéno rochers
était devenu le terminal pétrolier des 75 barges de pétrole installées au large et qu'il valait mieux que je
n'y retourne pas !
Le terminal pétrolier de Djeno, situé juste au sud de Pointe-Noire, est le centre névralgique de
l’industrie pétrolière du Congo. Il joue un rôle crucial dans la réception, le traitement, le stockage et
l’expédition du pétrole brut extrait dans le pays.
- Le terminal est opérationnel depuis 1972, construit par Total, et traite plus de 95% de la production
nationale.
- La capacité de traitement s’élève à environ entre 220 000 et 320 000 barils par jour, et chaque tanker
est chargé tous les 2-4 jours.
- Le brut provenant de divers champs (par exemple, Emeraude, Nkossa) est acheminé au terminal.
- Deux qualités de brut sont produites : une à faible viscosité et une à viscosité plus élevée, ce qui
implique des procédés de séparation adaptés selon la provenance géologique.
- Le terminal procède au traitement pour amener le brut à une spécification commerciale : taux d’eau
inférieur à 0,5% et salinité inférieure à 60 mg/L.
- La séparation de l’eau du brut utilise des fours chauffés alimentés par le pétrole lui-même. Les gaz
issus du pétrole sont rejetés dans l’atmosphère faute de système de récupération, ce qui pose des enjeux
environnementaux.
- Le site emploie environ 900 personnes. L’eau saline issue du processus est généralement rejetée en mer.
Ceci est moins problématique au large mais doit être surveillé en zone côtière, en raison de la proximité
de la lagune de Djeno et des risques pour le milieu.
- Les réservoirs de stockage ont une capacité d’environ 4 millions de barils.
- Djeno est le point de transit obligé pour quasiment tout le pétrole congolais avant exportation ou
raffinage à la CORAF, la raffinerie de Pointe-Noire.
- Le terminal est vital pour les recettes du pays, le pétrole représentant plus de 70% des revenus
budgétaires du Congo.
Le terminal pétrolier de Djeno est ainsi indispensable au secteur pétrolier congolais, autant pour la
chaîne technique que pour l’économie nationale, avec des enjeux environnementaux et sociaux importants
autour du site.
Nous avions un fort manque d'amis de notre âge et avions coupé tout contact avec les différents cercles
coloniaux. Nous sommes donc devenus amis avec les Rouvel. Lui était prof de géographie. Nous avons fait
plusieurs sorties en brousse avec eux, les Pimbert et les Vitrac (lui avait un poste à l'ORSTOM).
Nous avons gardé un souvenir ému des pizzas que l'on pouvait manger chez les Rouvel et que nous avons toute
notre vie appelée la "pizza Rouvel" : tu prends la pâte nécessaire à une pizza et tu l'étales à mort jusqu'à
pouvoir en faire quatre, tu passes alors sur cette pâte une couche de peinture de tomates, tu passes au four
et tu sers sans eau ! Les malheureux étaient – comme nous – condamnés à des choix financiers particuliers.
Nous n'avons pas eu que des bonheurs en Afrique ! On a fréquenté aussi le responsable du supermarché, chez
qui, lors d'une invitation à dîner, nous avons "pêché" au grappin un sac de patates de son stock. Carrément
du vol, mais suggéré par le gérant du magasin ! Puis le chef de magasin de la quincaillerie, un colonial
invétéré qui, ayant raté son CAP de quincailler en
France
se retrouvait directeur à
Pointe-Noire
. On ne dirait pas, mais la couleur de peau, ça peut remplacer de nombreux diplômes !
Les parents de Martine nous rendent visite en novembre. C'est l'occasion de quelques belles balades. Ils
repartent avec les enfants et il est convenu que Martine les rejoindra après Noël, ce qu'elle fait après
avoir négocié un billet d'avion compliqué. Elle quittera
Pointe-Noire
fin décembre.
En octobre, arrivée du nouveau contingent de coopérants. Je fais la connaissance de René Serfaldi et de son
pote Yvon (dont le nom de famille m'échappe), qui viennent pour un an de VSN au centre mécanographique de
Pointe-Noire
. Ils occuperont la case de Couefard et on découvrira plus tard qu'ils dorment dans le même lit.
Ça fait du bien de voir des gens de notre génération, même si les relations sont plus ou moins fortes.
D'ailleurs, comme ils passent quelques jours à l'hôtel avant d'emménager, ils nous présentent des potes
enseignants, dont un certain Hombert et son épouse.
Je joue un peu l'aîné coopérant et la ramène un peu avec mes histoires de pêche sur le wharf. Hombert fait
une séance de pêche avec moi et le lendemain, il revient avec un instit' fou de pêche qui logeait dans son
hôtel et qui trépignait depuis le récit qu'Hombert lui avait fait la veille. Ce sera René puis Martine
Garnache. Enfin, la fournée des coopérants 1972 sera complète avec Alain Guénégou, Jean ?, le Pangolin ?
La pêche devient épique et durant les deux mois et demi passés ensemble, il y eut peu de jours sans.
Avant, lors de mes séances de pêche solitaires, j'étais devenu sélectif, je ne gardais que les queues de
langoustes et notre consommation peinait à épuiser les stocks, mais à plusieurs, c'était une véritable
inondation.
Nous avons donc décidé de revendre une partie de notre pêche sur le
marché de Tié-Tié
et en quelques jours, ce fut la ruée vers notre "stand".
J'utilisais la 4L consulaire à l'arrière de laquelle se plaçait le corpulent Hombert, pour freiner le
pillage; deux bassines à l'entrée du coffre avec un seul poisson à la fois, un petit, un gros. Dès les sous
récupérés (du genre 100 CFA pièce, soit 0,15 €), on emballait la bête dans du papier d'imprimante à bandes
Carol, ce qui ne faisait qu'augmenter l'attrait de notre commerce, car souvent, les mamas nous réclamaient 2
tours de papier autour du poisson plutôt qu'un. Bref, de franches rigolades.
Un soir, à quatre cannes, au bout du wharf, à la cuillère et entre les piliers du quai des minéraliers, nous
avons sorti 160 kg de carangues en 2 h, une folie ! Nos sacs en toile cousus au marché ne suffisaient plus
et nous étions incapables de ramener ce butin à pied sur les 1,5 km du wharf. Martel, un pote qui était venu
nous voir en Zodiac depuis le port nous a proposé d'en ramener une partie en bateau et ça nous a évité les
allers-retours pénibles. Tout est parti en quelques minutes le lendemain à
Tié Tié
.
Martine avait connu une famille d'entrepreneurs forestiers installés de longue date et nous avions été
invités à un méchoui chez eux en compagnie des parents de Martine. J'ai pu leur emprunter leur super broche
pour organiser un méchoui entre coopérants le soir de Noël.
Ayant connu l'
auberge du Km 102
lors de mon périple
Brazza – Pointe-Noire
en Méhari, nous sommes retournés y passer un week-end en bande organisée.
Nous sommes allés aussi sur la
plage Robinson
, en aval de l'
effondrement de Diosso
, avec des galères pour sortir du sable la VW Coccinelle archi poussive qu'Yvon et René Serfaldi avaient
achetée.
Tous ces bons moments nous ont permis de créer des liens plus durables qui ont largement dépassé la période
Congolaise. Il y a eu 12 mois passés là-bas sans copains, puis 3 mois avec et le souvenir de cette deuxième
période l'emporte largement sur le reste… C'est sans doute cela que Jacobi tentait de décrire en parlant des
dégâts de la solitude.
À la fin de mon contrat militaire, je suis sollicité et j'envisage de prolonger par un contrat civil de deux
ans renouvelable. Cette solution avait la faveur de Martine qui s'est très bien acclimatée et apprécie
l'ambiance locale. Le contrat est négocié à distance avec le ministère des Affaires étrangères de Paris et
j'ai la sensation que tout est conclu, confortée par des assurances orales.
Je dois me prononcer par écrit à la fin de mon contrat militaire sur mon rapatriement, ce que je fais sans
crainte malgré l'absence d'un contrat civil signé. À peine ma réponse est-elle parvenue au ministère que je
reçois une contre-proposition avec un salaire inférieur de 20 % à celui auquel j'avais marqué accord (5 000
FRF mensuels au lieu de 6 000).
Mon sang ne fait qu'un tour : je téléphone au ministère et indique au fonctionnaire qu'il n'a pas de parole
et que j'allais tenir la mienne à sa place. Il tente aussitôt de me faire passer une contre-proposition par
Jacobi. Je m'assois dessus avec délices et lui fais savoir que c'est trop tard.
Au-delà de cette passade, je découvre que je n'étais pas assez motivé pour prolonger cette vie coloniale en
civil. L'ambiance de vacances perpétuelles et la facilité de vie ici n'ont pas compensé mon éloignement de
mes montagnes et de ce métier que je m'étais découvert. J'avais envie d'en découdre avec les plus belles
machines de la terre et je savais qu'aucune d'elles ne serait installée sous les cocotiers. J'étais donc
plus dans un scénario de la goutte d'eau qui a mis le feu aux poudres que dans celui d'un choix cornélien.
Je passe ma colère sur ce pauvre IBM/3 du centre : j'ai eu le temps de bien le connaître, ce qui me permet
de patcher le boot record du système qui dès mon départ affirmera tous les matins sur la console principale
cette phrase de Mao Zedong qui me semble illustrer cette situation : "si un matin au réveil en tâtant tes
couilles, tu en trouves quatre, ce n'est pas forcément que tu es un surhomme, mais peut-être un signe que tu
te fais enculer".
J'ai su par Serfaldi resté sur place que toutes les tentatives, y compris celle d'IBM, pour éliminer ce
message incongru ont échoué et qu'ils ont pris le parti de vivre un an avec ce petit rappel quotidien.
Je fais mes valises et rentre en quelques jours. Je préviens Martine de cette situation et de la suite que
j'y ai donnée. Elle tente d'infléchir cette décision, mais c'est bien difficile à distance, d'autant plus
que depuis quelques heures, j'ai "l'odeur" du retour dans la tête. Je cherche un avion, je mets mes affaires
en caisse et je dégage.
Je passe par
Brazzaville
où je loge un jour ou deux chez mes copains Gropellier et Sabathé, je négocie l'achat d'une Simca 1100 S en
hors taxes (transit temporaire). Elle sera livrée à
Paris
en mars et immatriculée en TT pour six mois, ce qui permet une économie conséquente sur la TVA de 33 % à
l'époque.
Mercredi 19 janvier 1972.
Retour en France
J'ai dans mes bagages notre perroquet Jacquot : je l'ai dissimulé dans une boîte de plastique genre
Tupperware qui est dans mes bagages à main et que j'ouvre et ferme aux différents contrôles. Je débarque à
Marseille Marignane
par une température que je trouve polaire. Jacquot aussi : pendant le vol, il était dissimulé sous mon siège
et il a bouffé sans problème le couvercle et l'ouverture du sac avec son bec redoutable et il a commencé à
s'attaquer au siège dont les miettes couvrent maintenant le plancher.
Correspondance sur
Paris
. J'aère un peu Jacquot chez Josette et reprends le train pour
Chamonix.
Je lui avais trouvé une boîte à biscuits en fer. Il ne bougeait plus, ne disait mot et je le pensais
perdu. J'ai mis le sac de Jacquot dans les filets au-dessus des passagers du compartiment et vers
Lyon
, dans un silence glacial, Jacquot est ressuscité et a sorti son répertoire plus ou moins poli aux voyageurs
éberlués.