J'ai acheté en 1985 un Yamaha Warrior , avec lequel j'ai parcouru plus de 10 000 kilomètres dans les déserts tunisiens et dans les Édeyen et autres Iguidi de Libye, toujours avec l'assistance de plusieurs 4×4.
Dans cette configuration, le quad est un merveilleux outil d'exploration. Léger, puissant et très maniable, gonflé à 300 gr., il passe sur le sable mou beaucoup plus facilement qu'un véhicule chargé. Il permet de reconnaître les passages, de contourner les dunes, de rechercher une descente praticable et de rejoindre rapidement un véhicule ensablé, lui apporter des plaques... La visibilité est excellente et la conduite procure un sentiment de liberté incomparable.
Dans les coins les plus délicats de l' Édeyen de Mourzouk , il nous a permis de faire des reconnaissances de plus de 20 km avant d'engager les véhicules, nous évitant ainsi de noires vicissitudes.
Ses limites apparaissent surtout en matière d'autonomie et de sécurité. Le quad transporte peu d'eau, d'essence et de bagages ; il expose directement son pilote à la chaleur, au vent, à la poussière et aux chutes. Il devient également fatigant après de longues heures de conduite et reste vulnérable en cas de panne.
Accompagné de plusieurs 4×4 transportant le carburant, l'eau, les pièces et le matériel de bivouac, il trouve en revanche son emploi idéal : éclaireur agile du convoi, rapide dans les dunes et libéré du poids de la logistique.
Lors d'un voyage précédent, j'avais découvert un quad à l'œuvre dans le sable : Puthod l'utilisait pour partir en reconnaissance, léger et rapide, loin devant les véhicules.
Cette fois, Jean-Paul nous réserve la surprise d'apporter avec lui un petit Yamaha Blaster 250, caché dans la benne des Caissarguais.
À peine débarqué dans l'erg, l'engin étonne tout le monde. Nous regardons avec émerveillement cette petite bête bondir sur les bosses, escalader les pentes et se jouer du sable avec une aisance presque insolente.
Ce soir-là, c'est Cécile qui prend le guidon et part à l'aventure. Elle n'est pas tout à fait rassurée, mais le courage l'emporte. Peu à peu, elle apprivoise la machine, ose les premières montées et s'éloigne dans les dunes, partagée entre l'inquiétude et l'ivresse de la découverte.
Jean-Paul clôt la séquence en enfourchant sa moto, bien décidé à nous prouver que, dans le désert, deux roues peuvent elles aussi avoir fière allure.
C'est maintenant au tour de Johann d'apprivoiser la bête. Chez lui, pas la moindre appréhension, bien au contraire. Le courage n'attend décidément pas le nombre des années : le quad n'a qu'à bien se tenir et, surtout, à obéir.
Mais la mécanique a parfois son caractère. La bête, un peu récalcitrante, ne consent pas à démarrer immédiatement. Il faut quelques explications, quelques gestes précis et deux ou trois formalités avant qu'elle accepte enfin de s'éveiller.
Puis, soudain, les voilà partis. Johann et sa monture s'élancent à l'assaut des bosses, des pentes et de tous les obstacles alentour, avec cette audace joyeuse de l'enfance qui transforme chaque dune en défi et chaque détour en aventure.
Le maître entre alors en scène. Motard inoxydable, Jean-Paul retrouve aussitôt ses réflexes, son équilibre et cette aisance naturelle qui donne l'impression que l'engin lui obéit avant même qu'il ait à le commander.
Il se glisse dans chaque repli de l'erg, épouse les pentes, franchit les bosses et joue avec le relief comme s'il connaissait depuis toujours les secrets du sable. Sous ses mains, le quad ne semble plus être une machine, mais un véritable délice ambulant.
La démonstration est si convaincante que nous brûlons tous d'impatience. Avant même qu'il ait terminé, chacun rêve déjà de le pousser gentiment hors de la selle pour prendre sa place.
Quelle découverte !
Il ne m'aura fallu qu'une minute et cinquante-trois secondes pour succomber à une évidence : il me fallait un quad.
Je reste stupéfait par cette sensation de liberté absolue, par l'audace que l'engin autorise, par sa maniabilité, sa franchise et cette façon presque insolente de se jouer du relief. A-t-on inventé le quad pour le sable, ou le sable pour le quad ? Très vite, je ne sais plus.
L'absence de différentiel arrière provoque naturellement la glissade dans les virages. Il suffit d'un geste, d'un léger déplacement du corps, et la machine se place, dérive, repart. Ce qui semblait d'abord une prouesse devient aussitôt un régal.
On peut même suivre les sifs dans leur longueur, deux roues sur un versant, deux sur l'autre, en équilibre sur la crête comme un funambule au-dessus du vide. À chaque instant, une nouvelle possibilité se révèle, plus grisante que la précédente.
Quelle découverte ! Quel vertige ! Mais quel pied... un pied véritablement géant !
Jean-Paul avait amené ce quad pour le mettre à l’épreuve. Mais très vite, l’essai tourne à l’enthousiasme pur. L’engin semble réveiller en lui une audace sans limite et, bientôt, il nous offre un véritable récital : montées fulgurantes, virages en glissade, franchissements improvisés et acrobaties de toutes sortes… jusqu’à nous faire parfois retenir notre souffle.
Le quad possède ce pouvoir étrange : il donne envie d’oser davantage, de chercher la pente suivante, de provoquer le relief et de voir jusqu’où l’on peut aller. Même le Papé, jusque-là prudemment resté spectateur, finit par céder à l’appel de la machine. Un soir, au bivouac de Tine Souane, il l’enfourche à son tour et part goûter cette grisante sensation de liberté.
Mais le désert sait aussi rappeler ses règles. Au retour d’El Borma, l’obstination de Jean-Paul finit par rencontrer ses limites, dans des pentes où l’audace commençait sérieusement à flirter avec la déraison.
Premier voyage avec MON Warrior !
L’aventure commence avant même d’atteindre les dunes, avec les problèmes de chargement et de transport. Yves avait accepté d’emmener mon quad sur le toit de son Mercedes. Je suis donc monté à Chamonix pour l’y installer, puis Martine m’a accompagné jusqu’à l’échangeur de La Roche afin que je puisse rejoindre sa voiture.
Le déchargement, en pleine nuit, fut déjà toute une aventure. Michel possédait le même quad, mais comme il ne pouvait pas confier le volant à Chantal, il dut se contenter de quelques dérapages. Chantal prit alors le Warrior… et se vautra dès la première dune, avec une cuisse sérieusement endolorie. Cela ne la calma pourtant pas : sur les dunes suivantes, elle bondissait comme un cabri !
De mon côté, je caracolais sur les crêtes, filmant les collègues restés en contrebas. Mais, évidemment, personne ne pouvait me filmer moi-même : il ne reste donc aucune image de cette merveilleuse première prise de contact avec mon Warrior.
Quant au rechargement des deux bestioles, malgré un système plutôt astucieux, ce fut encore une belle galère.
Deuxième voyage avec MON Warrior !
Cette fois, je découvre les vraies difficultés. Nous ne sommes que trois, et j’espère que Martine prendra le volant du Land tandis que Johann me remplacera de temps à autre sur le quad. Dans mon esprit, je devais tout de même effectuer l’essentiel du parcours avec le Warrior.
Mais nous comprenons vite que l’apprentissage de la conduite dans les dunes ne s’improvise pas. J’avais bénéficié, pour ma part, d’une progression étalée sur cinq ans ; demander à Martine d’acquérir le métier en deux kilomètres relevait de l’impossible !
D’autant que ce voyage n’avait rien d’une promenade. C’est au cours de cette expédition que nous nous sommes retrouvés dans une véritable impasse, contraints de franchir deux cordons latéraux deux fois plus hauts que les autres.
J’ai donc fini par confier le quad à Johann et me suis limité aux reconnaissances. Il ne s’attendait certainement pas à recevoir un pareil cadeau… et il en a pleinement profité !
Nouvelle tentative : Martine se charge des plats et petites bosses, et moi des obstacles… ce qui m’oblige ensuite à les refaire à pied en sens inverse pour récupérer le quad. Mais tout se paie ! Je profite donc quand même davantage de la bête — et, de toute façon, Johann n’est pas là.
Autre découverte : le caméscope n’aime pas du tout — mais alors pas du tout — le top-case du quad. Il ne survivra qu’à la moitié du premier erg avant de se mettre définitivement en grève à Oum el Rhessas.
Et puis le quad, c’est la liberté totale. On part devant, on s’écarte, on reconnaît un passage, on va voir derrière la dune suivante, on est sur les cimes quand les collègues restent dans les creux… Résultat : on est très souvent loin du groupe, donc absent de presque toutes les prises de vue. Ce n’est pas bien grave sur le moment ; ça le devient seulement quand, des années plus tard, on veut raconter le voyage en images.
On ne va tout de même pas sombrer dans le narcissisme au point d’emporter tout un dispositif de prise de vue uniquement pour avoir la satisfaction de se voir passer !
Il reste donc peu d’images du quad. Sauf dans ma tête, bien sûr. Et celles-là sont de plus en plus belles, selon le même principe que les prises des pêcheurs qui, comme chacun sait, sont les seules à continuer de grandir longtemps après la mort du poisson…
On arrive enfin dans l'erg, et à peine choisi le bivouac, Denis s'élance aux alentours pour graver un hymne à la liberté avec les arabesques de son quad.
Bon, vers la fin, il flirte avec le sif qui n'a pas l'air d'apprécier ses avances… Mais tout se passe entre gens bien éduqués : Denis n'insistera pas trop, et le sif n'ira pas jusqu'au piège.
Mais quelle joie se dégage lors des retrouvailles d'un quad avec son copain l'erg : on dirait deux jumeaux séparés trop longtemps et qui ont tant de choses à se raconter.
Jean-Paul (sur le quad de Pierre-Louis) perd la gapette dans un formidable half-pipe. Il revient tranquillou la ramasser.
Grâce au Warrior, la belle trouvaille du superbe bivouac "des cornes d'addax". Un sif sinueux nous barre le passage, mais sa pente est modeste et tentante. Je la prends en enfilade et me retrouve sur une belle terrasse, sensible au soleil levant, comme je les aime. J'appelle les copains pour un bivouac d'enfer, que l'on surnommera "des cornes d'addax" car Denis, qui est reparti taffurer revient avec un superbe massacre d'addax.
Très beau passage du Col d'Anaï, filmé d'un nid d'aigle. Ça a carrément l'air de la conquête d'Alexandre, même si je ne suis pas (encore) Alexandre, et que son armée est un peu pauvrette.
Jean-Paul a eu l'extrême gentillesse de transporter mon quad jusqu'aux premières dunes de l'erg de Murzuq. Pour le remercier, je le lui confie en fin de journée, le temps d'une escapade dans les environs du bivouac.
Ce soir-là, nous avons établi notre bivouac dans l' Iguidi Ouan Kassa , sur les pentes nord du grand gassi noir que nous venons de traverser. Le camp s'installe doucement, l'apéritif n'est plus très loin, et déjà le jour décline.
Jean-Paul s'élance alors dans la lumière tendre d'un après-midi de décembre. Le quad bondit sur le sable, grimpe les ondulations, disparaît un instant derrière une dune, puis reparaît plus loin, minuscule silhouette lancée vers l'horizon.
Nous le regardons s'éloigner dans l'immensité, libre et heureux, tandis que le désert se couvre peu à peu d'or et de silence.
Nous sommes partis à deux quads pour ce voyage, avec un projet assez audacieux : traverser du sud au nord le versant occidental de l'erg d'Oubari.
Les plus redoutables difficultés sont désormais derrière nous, notamment ce sinistre « gassi du Testament », dont le seul nom suffit encore à réveiller quelques souvenirs. Le désert, pourtant, n'a pas dit son dernier mot, et quelques obstacles attendent encore leur heure.
Mais la tension se relâche peu à peu. Les quads retrouvent leur légèreté et se mettent à jouer sur les sifs, montant, plongeant et dessinant leurs courbes dans le sable.
Cette fois, c'est Denis qui nous offre ce ballet gracieux, une danse presque légère au cœur de cet immense et merveilleux bac à sable.
Cette fois-ci, on part entre hommes… Les choses sont sérieuses : ce sera l’ultime des ultimes traversées de Mourzouk, de Tragen à Anaï, et cette fois sans tricher, sans contourner les difficultés, en allant chercher le désert là où il se défend le mieux.
On a soigneusement numéroté nos gassis sur les 4 photos satellites de cet édeyen, repéré les passages possibles, imaginé les pièges. Et on s’élance avec ce mélange assez particulier d’inquiétude et de confiance qui précède les grands projets : on sait à peu près où l’on va, on sait surtout que le terrain se chargera de corriger nos certitudes.
La barrière entre les gassis 62 et 63 ne tarde d’ailleurs pas à nous rappeler à l’ordre. Elle se découvre inquiétante, très même, et Jean-Paul nous expose le programme avec son accent savoureux, comme s’il annonçait une simple formalité alors qu’il s’agit manifestement du clou de ce spectacle.
Commence alors un véritable concerto pour deux quads sur sif en long : montées en équilibre, traversées sur le fil, descentes avalées dans le sable, reprises d’élan et nouvelles attaques. Chacun joue sa partition, l’autre soutient, observe, corrige, recommence.
Et tout cela se déroule dans cette ambiance si particulière de la fine équipe : beaucoup de sérieux dans l’action, beaucoup moins dans les commentaires, une confiance forgée par les kilomètres et, autour de nous, l’extraordinaire décor de Mourzouk. Des vagues de sable à perte de vue, des crêtes parfaites, une lumière immense — et, pendant quelques instants, deux quads minuscules jouant les funambules au sommet des dunes.
Mais quel pied d'avoir fait cela, à ce moment géopolitique-là, dans cet endroit-là et avec cette équipe-là !