Traversée de l'oued Kettara à Sini

Extrait de Daniel Popp — Ennedi, un Éden au Sahara (p. 47)

Ce jour-là, nous convenons pour une fois de retrouver nos chameaux à l'heure du déjeuner en aval de l'oued Kettara. De part et d'autre de grands rochers, un ruban ininterrompu d'acacias centenaires. Beaucoup d'oiseaux sahéliens: calaos à bec rouge, perruches à collier, guêpiers verts Le feuillage touffu, si large et si vert, l'ombre fraiche sur le lit de sable blanc, le chant des tourterelles et la pastèque de Jérôme évoquent une impression de paradis.

Mais qui diable a donné les clefs de l'Éden aux mouches ? La discussion commence avec le premier verre de thé. Nous souhaitons tenter la traversée de l'oued Kettara à l'oued Sini par le plateau qui les sépare. La réaction vive d'Abangaye à notre question ne laisse pas à Jérôme le temps de traduire sa réponse négative.

Mais, N'Gaye, sans les chameaux, sans la piste, direct ? Avec nos pieds, ajoutons-nous en nous tapant sur la jambe. La (non en arabe), tranche-t-il, tandis que Jérôme complète, roulant les yeux et les : Les murs de la rivière sont trop hauts, il n'y a pas de passage. Reprenant la carte au 1/200 000, dont la lecture pour le marcheur est très approximative quand 1 centimètre figure 2 kilomètres, nous nous sentons partagés... Le temps pour Sergio d'une bouffée de cigarette.

Blanc, vierge... et mou ! Marcher 4 heures dans ce sable de paradis ressemble à un purgatoire. Le calvaire prend fin au pied d'une dune barrant l'oued sur toute sa longueur juste avant une cascade infranchissable. À gauche de l'oued, sur de grandes dalles rouges en terrasses, une piste chamelière sans trace récente semble accéder au plateau.

Préparation et Départ de l'Exploration

Moyo (eau), Borou s'exclame N'Gaye, pointant de son doigt le nord et le puits du même nom à 2 jours de marche. Tournant sur lui-même, levant vers le sud son bâton de ski qui l'aide à marcher, Sergio, pour marquer notre détermination, réplique dans un grand éclat de rire: Sini !

Nous partons le lendemain au point du jour, après avoir demandé au guide de rebrousser chemin avec la caravane et de nous attendre dans l'oued Sini, au puits d'Essérébi, suffisamment en aval pour nous donner le temps de les rejoindre avant la nuit en cas d'échec de notre tentative.

Quittant progressivement la gorge, au milieu d'un dédale de roches déchiquetées, j'ai encore en tête les inquiétantes courbes de niveau et lignes de falaises de la carte.. Sur les contreforts du plateau à l'austère monotonie, nous laissons la piste de Borou pour suivre notre cap à l'est. En contrebas, les méandres tranquilles de l'oued Kettara traversent une longue terrasse en amont de la cascade où nous avons dormi.

Au loin, à contre-jour, l'ombre bleue d'énormes promontoires en haut d'un canyon invisible, petit affluent de l'oued Sini repéré sur la carte sur laquelle nous espérons trouver un chemin possible. En milieu de matinée, nous atteignons enfin une vaste cuvette au sable lissé par le vent, prolongée par une dune assez haute. Son versant extérieur tombe comme un toboggan sur la gorge encaissée. Le décor est splendide.

À 100 mètres au-dessus du canyon, le plateau est découpé en pitons, tourelles aux grottes inaccessibles, aiguilles fuselées, dont la base curieusement érodée en carapace tombe d'un seul jet sur le lit blanc recouvert d'arbres. Je dévale la dune en longeant une falaise perpendiculaire à l'oued, espérant que le sable descende au fond de la gorge. Criant un peu hâtivement : Ça passe !

J'arrive plus bas à l'aplomb d'un mur de 30 mètres, infranchissable. Là-haut sur la crête, le groupe rejoint une femme habillée en bleu, venant probablement du campement entrevu au loin sous un bosquet d'arbres dans la cuvette. Il y a effectivement un passage, seul connu de ces gens qui l'empruntent pour gagner une source, remplir leur guerba portée à dos d'homme.

Passant tant bien que mal d'un bloc à l'autre en nous aidant de nos mains, nous avons du mal à suivre notre guide. D'une pierre à l'autre, son corps frêle et délié semble voler le long du défilé escarpé où s'amoncellent dés de titan, boules de billard et pions de jeu de dames que des géants ivres auraient jetés là un soir d'apocalypse.

L'Oued Sini et la Réussite

En bas, une autre planète... L'incroyable silence qui règne, débarrasse du bruit du vent, des mouches et de nos propres pas, nous donne l'impression d'être les témoins du premier matin du monde. Longues minutes de tranquillité.

La femme se lèvera sans crier gare pour suivre son chemin, la guerba à l'épaule. Il faudrait une semaine entière pour explorer à pied la dizaine d'affluents formant des gorges de pan et d'autre de l'oued Sini. Sur le cours principal, à l'ombre des arbres, nous rencontrons beaucoup de campements qui semblent vivre hors du temps, un peu surpris de nous voir arriver à pied de l'amont.

Le soir, quand nous arrivons au puits où nous attendent nos chameaux, N'Gaye, un demi-sourire aux lèvres ce qui ne lui ressemblait guère à l'époque - dit à Sergio : toi, mouflon !

Source : Daniel Popp — Ennedi, un Éden au Sahara , p. 47.