Récit : Canyons et Forêts-Galeries de l'Ennedi
Description d'une exploration de l'oued Bachikélé
La gorge a retrouvé sa tranquillité. L'avait-elle vraiment perdue sans les histoires que les hommes s'inventent ou se racontent? Emchi Tourougou nous dit que nous pouvons aller où bon nous semble, confirmant que l'affluent de la veille remonte bien sur le plateau en amont de la gorge, sans obstacle infranchissable. Comme nous restons plusieurs jours, nous décidons de nous revoir plus tard à son campement.
Un invraisemblable chaos nous attend là-haut. Le plateau se donne des airs de Colorado. Entaillé de canyons de toutes parts dont celui de l'oued Bachikélé qui tombe à pic à nos pieds. Sur les hauteurs, dômes, terrasses, pitons, aiguilles enchevêtrées se pressent comme des fleurs de pierre poussées sauvagement en haut des précipices. La réponse du minéral au végétal exultant en aval. Parfois, ils descendent d'un étage ou deux quand le bout de plateau où ils sont installés se décroche, affaissé comme un soufflet. Ou dégringolent dix étages plus bas sur le lit blanc, étroit, obstrué de blocs amoncelés.
Dans ce capharnaüm pas vraiment à la mesure de l'homme, nous finirons par trouver un passage qui y descend une succession de brèches remplies d'éboulis affolants. Le dernier, débouchant sur l'oued, fait rouler son lit de pierre sous une arche découpant la paroi comme une immense porte impression d'accéder au cœur d'un monde primitif Silence de cathédrale. Et ce lit blanc vierge de toute trace, si étroit sous les murailles si hautes.
J'avais l'espoir sans trop y croire qu'il puisse nous conduire en aval, aux sources alimentant la guelta et le ruisseau qui coule au long de l’oued. Nous n’irons pas très loin, bloqués par une marmite de 4 mètres de fond sur autant de large, entourée de murs hauts comme des immeubles. Rebroussant chemin, regagnant les hauteurs, tentant de suivre l’oued par les crêtes, nous verrons qu'il traverse le plateau par une profonde diaclase entrecoupée de sols en cascade et de marmites réellement taillées pour des géants. Des obstacles qui font qu'aucun homme, probablement, n'a foulé le fond de ce canyon. À sa sortie, lors d'un dernier plongeon de la pierre en amont de la guelta, une source jaillissant du grès fait couler la vie dans la vallée. Une vie fragile, parfois porteuse de mort. Les beaux phragmites au plumet blanc qui tapissaient l'arrière de la guelta ont disparu, emportés par la dernière crue Repousseront-ils?
Découverte du Couloir Forestier et de la Faune
Le lendemain, de retour dans la gorge bordée de sa forêt-galerie surgie des temps préhistoriques, nous découvrons un petit oued sauvage à l'abri d'une faille étroite. Un couloir forestier dense où le soleil ne pénètre que par clairs-obscurs. Arbres enchevêtrés, troncs fracassés, fouillis de guirlandes de lianes L'Amazonie au Sahara à deux pas du Colorado. Surprise de marcher sur des planchers d'énormes racines, des tapis de feuilles mortes à l'odeur d'humus. La pierre suintant l’eau, ornée de mosaïques végétales.
De petites mares survolées de libellules rouges, remplies de Barbus anema, minuscules poissons éthiopiens. Soudain une vingtaine de cynocéphales au bord de leur point d'eau: une guelta taillée en enfilade sous une lumière de paradis. Pas vraiment contents de notre visite. Nous n'avancerons pas plus loin. Ils sont nerveux, respectons leur domaine.
Que deviendraient-ils si les fruits, feuilles, graines et bulbes qui les nourrissent venaient à disparaitre, si l'eau de plus en plus capricieuse venait à ne plus tomber du ciel ou sourdre des rochers? Ou à tomber si fort après avoir fait grève qu'elle finirait par tout emporter ? Ils s'adapteraient, iraient voir ailleurs... ou disparaitraient comme tout ce qui vit dans l'Ennedi ou sur notre planète depuis des millénaires.