Panne d'embrayage en plein désert
Extrait de Chercheurs de météorites — Françoise et Michel Franco — [p.130]
Le réveil et le diagnostic
Nous nous réveillons avant le jour. À peine s'il prend le temps d'avaler son thé avant d'affronter la mécanique. Je ne vois plus que ses deux pieds qui dépassent de la voiture, je le regarde se tortiller, je l'écoute râler mais je suis convaincue qu'il trouvera une solution. Sa bataille dure une bonne demi-heure et il se relève jaune de poussière, visiblement pessimiste. Je l'aide à purger la canalisation en débrayant et embrayant à sa demande. La pédale est toujours aussi molle. Morte, il faut se rendre à l'évidence.
La décision
Les choses alors se précipitent.
— Inutile d'insister. On charge le camp. On dégonfle à un kilo trois derrière, et un kilo devant. On pousse la voiture dans la pente et on y va comme hier, au régime. Interdiction de s'arrêter jusqu'au village.
C'est simple comme bonjour.
Le moteur démarre au premier tour de clef, c'est déjà ça. Le camp est plié vite fait. Avouons avoir laissé volontairement sur place un quart en émail plein de loockeed.
— T'es prête? T'as préparé la route?
— J'ai rentré le parcours jusqu'aux dunes sur l'ouest de Tmissa, c'est là qu'elles sont les plus
basses.
— Merci ma Saharienne, let's go.
Le départ sans embrayage
Il pousse la voiture dans la pente. L'Oum bascule doucement. Michel court, monte en marche et glisse la première... qui s'enclenche. C'est parti et ça devra tenir jusqu'au bout, sans aucun arrêt possible, à une vitesse minimale de 6 ou 7 kilomètres à l'heure. Michel reste très concentré sur le terrain devant nos roues, je m'occupe de lui indiquer l'orientation générale à prendre. Cent bornes à 6 kilomètres à l'heure, nous n'y sommes pas encore... C'est pas qu'on soit pressés, mais on peut pas pisser. Et impossible d'imaginer un système D genre bassine sur laquelle on se déhancherait. On ne peut pas bouger.
— On se pissera dessus, à la guerre comme à la guerre. Dès qu'on sera sorti des zones de fech-fech, on roulera en deuxième ou en troisième, ça ira plus vite.
Puisqu'il le dit.
La traversée du Serir Qatussa
Nous voilà dans le plat ferme du Serir Qatussa. La deuxième, puis la troisième passent sans débrayage et nous montons à quarante à l'heure. Tmissa se rapproche. Plus que quatre-vingts kilomètres. Seuls les mots nécessaires sont prononcés. Soixante-dix kilomètres, soixante kilomètres. Quelques fruits secs et de l'eau gazeuse. Nous devrions croiser sous peu la piste qui suit le pied du plateau. Ça y est, les fûts-balises flottent dans le ciel. Oui, ce sont bien eux, pas des mirages. Nous ne nous sommes même pas aperçus qu'il fait très chaud et n'avons pas quitté nos polaires.
— Smoke, smoke.
Je roule deux cigarettes. Michel a le coude à la portière. Si des gens nous voyaient, ils ne pourraient deviner que la tension est à son comble. Hélas, personne ne passera que nous soyons obligés de convaincre de nous venir en aide. Mais tu vas tenir, hein, mon Oum!
Les dunes de Tmissa
Les dunes! Tmissa est blottie juste derrière, à vingt-deux kilomètres. Ce serait trop bête de se planter si près...
Seconde. Nous ne nous engageons pas directement sur le sable, mais décrivons des grands cercles lentement pour chercher le meilleur passage.
— Je préfère garder de la marge, repérer où on pourrait faire demi-tour, quitte à rallonger un peu.
— Il y a des traces récentes à droite qui prennent la bonne direction, parallèlement à notre route.
— Inch Allah!
Enfin il s'engage. Et ça passe. Le sable n'a pas trop chauffé et porte bien. L'Oum ronronne. Le minaret apparaît derrière les dunes... l'angoisse meurt. C'est si bon quand ça s'arrête.
L'arrivée à Tmissa
Les abords des villages sont souvent « paumatoires », les traces partent en tous sens. Nous allons de l'une à l'autre en pointant sur le minaret, encore une petite butte et hop, nous voilà entre jardins et palmeraies, sur le goudron.
Il est trois heures de l'après-midi. Le bled est endormi. Personne pour nous indiquer un garagiste. Centre-ville, sur l'avenue libyenne classique deux fois deux voies et lampadaires, enfin du monde; un groupe de civils et d'hommes en uniforme, assis sur les marches d'un bâtiment public, la mairie sans doute. Inutile de tenter de communiquer avec eux depuis la vitre en passant. Impossible pourtant de s'arrêter. Reste à sauter en marche, ce que je fais, les laissant bouche bée. Alors que mon homme et mon Oum continuent leur chemin sur l'avenue, ils me regardent traverser et les approcher. Le temps qu'ils s'en remettent et que je trouve la parole la plus efficace, Michel a tourné au bout de la rue et repasse tranquillement devant nous. Toujours sans s'arrêter. Les hommes hébétés le suivent des yeux jusqu'à l'autre bout de la rue, le voient tourner et revenir, passer sans s'arrêter, gagner l'autre bout de la rue. Enfin ils se tournent vers moi qui trouve enfin les mots: « Toumobil caput, embrayage caput! Mecanic?»
Michel repasse dans l'autre sens et m'interroge d'un geste. Je montre l'Oum à la troupe et répète: « Toumobil caput, embrayage caput! Mecanic?»
Le garage africain
Et brusquement, il se passe quelque chose. L'un des hommes se lève, me tape sur l'épaule pour que je le regarde agir, puis traverse en courant, monte dans une voiture blanche garée juste en face... et me fait comprendre que nous devons le suivre. Michel repasse pour la sixième fois à la hauteur de la mairie, l'autre le devance et roule, Michel se penche pour ouvrir la portière passager, je cours un peu, et parviens à monter. Suivez cette voiture! Tout ça sous le nez de la petite troupe.... Fou rire général. L'homme à la voiture blanche nous conduit vers la zone industrielle et s'arrête sur une sorte de placette en terre battue ceinturée de murs en pisé. Notre guide improvisé tambourine sur un large portail métallique bleu. Nous, nous continuons à tourner en rond sur la placette. Le portail finit par s'entrebâiller, d'où émerge un immense sourire de dents blanches posé sur une combinaison de mécano. L'homme ouvre le portail. Trois autres Noirs sortent, aussi hilares que le premier. Je saute et je vais voir. Oui, il s'agit bien de la cour d'un garage. Un garage africain avec sa 404 plateau éventrée, un tas de ferraille qui a vécu et le châssis d'un vieux Land Rover. Et la radio qui grésille, premier son du genre depuis le bistrot d'Hocine il y a près d'un mois.
Michel entre royalement dans la cour intérieure, les mécanos le guident vers une fosse sous un auvent.
— Par ici, pat'on!
L'Oum cale sur le pont.
La réparation
Une demi-heure plus tard, la canalisation percée est démontée. Elle doit être manchonnée. Dans le tas de ferraille du garage, les hommes cherchent le bout de tuyau qui pourra s'emboîter sur la pièce malade et finissent par en extraire un tube de cuivre. Ils le liment, et l'ajustent. Un petit coup de chalumeau pour le souder et notre canalisation est réparée. L'embrayage purgé, l'Oum est guéri. Reste la lame bandée. Faut-il intervenir? On s'interroge un moment et finalement la réparation de fortune reçoit le label de garantie de nos experts en mécanique désertique. La cordelette est parfaitement serrée, les Nigérians sont même étonnés que Michel connaisse cette technique, typiquement africaine. Inutile d'y toucher. L'aventure peut continuer.
À propos du UMM
Quel est ce 4x4 qui commence par "Oum"?
Vous pensez très certainement au UMM . Cela se prononce effectivement "Oum" (ou "Euh-Em-Em" selon les gens), ce qui correspond parfaitement à votre souvenir phonétique.
Cependant, il y a une petite confusion fréquente sur son origine :
• Ce n'est pas un véhicule espagnol, mais
PORTUGAIS
.
• La marque s'appelle
União Metalo-Mecânica
.
Pourquoi c'est sûrement celui-là :
1. Le Look : Il est inoubliable avec son capot avant très incliné (en forme de biseau ou de "nez de requin"), ses phares ronds très rapprochés et son allure de tracteur blindé. On dit souvent qu'il est "moche mais indestructible".
2. L'Époque : Le modèle phare, le UMM Alter II, a été produit tout au long des années 1990 (jusqu'en 1996 pour le grand public).
3. La confusion espagnole : C'est un 4x4 ibérique, très présent dans le sud de l'Europe (Espagne/Portugal) et dans le sud de la France pour les travaux agricoles ou forestiers, d'où la confusion facile.
4. La mécanique : Pour l'anecdote, sous ce capot portugais, le moteur était souvent... français ! Ils utilisaient des moteurs Peugeot (Indenor diesel).