Pouvez-vous décrire la balade nommée « le tour d'Éléphantine » en petit bateau et dans les rochers de la 1ère cataracte (Assouan) avec une légère nostalgie, comme une lettre intime de Flaubert à Louise Colet ?
Le tour d'Éléphantine
Évocation littéraire de la première cataracte
Assouan, sur le Nil
Ma chère Louise,
Je t’écris après une longue dérive en félouque autour d’Éléphantine, si lente qu’elle ressemblait à une halte prolongée du temps. Le Nil, ici, est sombre, plein, presque pensif ; le ciel s’y réfléchit avec une exactitude grave, comme si l’eau ne faisait que répéter ce qu’elle voit, sans y rien ajouter.
Nous avons glissé entre les granits de la cataracte. Ces pierres sont énormes, bombées, lissées par des siècles d’eau, couchées les unes contre les autres comme des bêtes anciennes venues boire et demeurées là. Elles ont quelque chose d’éléphantesque : des dos puissants, des flancs polis, une immobilité lourde de mémoire. Le fleuve s’y insinue avec précaution, ralentit, doute, repart.
Du plateau nubien descendent par endroits des sablés d’un rose très doux, presque charnel, qui s’égrènent jusqu’à l’eau. Cette couleur m’a frappé davantage que les ors trop attendus de l’Égypte. Elle n’est ni solennelle ni éclatante ; elle est usée, tendre, comme une lumière qui aurait longtemps servi. Le sable et le granit se touchent sans se confondre, et cette limite silencieuse m’a paru plus expressive que bien des monuments.
Entre les rochers surgissent de petits îlots couverts de papyrus. Leurs touffes serrées, d’un vert sombre, se reflètent dans l'eau noire avec une fixité presque inquiétante. Le ciel s’y répète exactement. On dirait que le paysage se regarde lui-même.
Nous avons longé une île plus grande, toute en verdure, plantée de palmiers variés, plus riches, plus nombreux qu’ailleurs. Elle paraît comme un résumé du monde végétal, posé là au milieu du fleuve — une terre hospitalière, encore sans prétention, mais déjà pleine de promesses. Rien d’officiel, rien de savant : seulement des arbres venus de loin, acclimatés sans discours, comme si le Nil savait recevoir tout ce qui vit. J’ai pensé que cette île, un jour, deviendrait peut-être un jardin du monde.
Le batelier, nubien, maigre et silencieux, gouvernait sans effort. Sa rame touchait parfois la pierre, avec un bruit sourd, bref, qui me plaisait plus que toute éloquence. Ce son semblait frapper directement dans la durée.
Sur la rive occidentale apparaissaient les mausolées des notables, petits dômes clairs posés sur les pentes sableuses. Ils font face au fleuve, simplement. Ici, la mort ne se cache pas ; elle s’assoit au bord de l'eau et regarde passer.
Éléphantine elle-même ne s’impose jamais. Jardins étroits, palmiers, maisons blanchies aux portes bleues fanées. Les ruines sont couchées, effacées, presque humbles. L’Antiquité n’y déclame rien ; elle se tait.
Je regardais tout cela avec une attention presque douloureuse. Le paysage entre en vous comme une certitude muette. Il n’explique rien, ne console pas, mais il impose une sorte de silence intérieur. J’y sentais une mélancolie vaste, impersonnelle, qui n’a rien à voir avec nos chagrins — et pourtant je pensais à toi, à nos nerfs, à nos phrases, à cette vie agitée que nous menons comme si elle devait durer.
Quand nous sommes revenus vers Assouan, la ville m’a paru pauvre et provisoire, presque incongrue au bord de tant de lenteur. Le Nil continuait, sombre, égal, indifférent. J’avais la tête pleine de pierres, d’eau et de ciel — et le cœur un peu serré, comme après une vérité trop simple.
Je t’embrasse lentement, comme on remonte le fleuve.
G.