Serdélès (El-'Aouînât)
Henri Duveyrier — Les Touareg du nord — 1861
Ce point, que les Arabes appellent aussi El-'Aouînât, est certainement l'un des plus remarquables du Sahara.
Un Lieu Exceptionnel du Sahara
Si l'artiste peut, dans un seul coup d'œil, embrasser trois des grandes horreurs de la nature : le squelette dénudé de la chaîne de l'Akâkoûs, le désert de Tâyta, les dunes d'Edeyen ; si l'archéologue trouve dans les ruines du château d'Aghrem matière à exercer sa sagacité ; si l'attention du botaniste est appelée par un arbre gigantesque, l'acacia albida de Delille, unique de son espèce dans tout le pays d'Azdjer, celle du géologue est bien plus surexcitée encore par la constatation d'une série de faits, tous nouveaux pour lui.
Les Ruines et la Source
D'abord, il est au point de partage des eaux entre le bassin de la Méditerranée et celui de l'Océan ; ensuite, au lieu d'une nature aride, sans eaux, comme celle des contrées environnantes, il trouve dans l'enceinte du château une source remarquable par son volume et la constance de sa température, alimentant de leur jet continu divers bassins aménagés pour l'irrigation des terres.
Ces ruines témoignent d'une civilisation ancienne, possiblement antérieure à l'occupation actuelle. À cette civilisation appartiennent les ruines de Serdélès et de l'Ouâdi-Takarâhet, vestiges d'un passé où l'ingénierie hydraulique permettait de faire prospérer la vie dans ce désert hostile.
L'Acacia Géant : Un Colosse Botanique
Récolté le 4 mai 1861 près des ruines du château de Serdélès, sur un arbre gigantesque, mais unique dans le pays des Touâreg Azdjer. La cime de cet acacia atteint 15 mètres au moins de hauteur. Son tronc colossal, duquel s'élèvent cinq grands rejetons remarquables par leurs énormes dimensions, semble avoir été couché par les vents depuis fort longtemps.
Cet acacia albida de Delille, seul représentant de son espèce dans toute la région, constitue un témoignage vivant de conditions climatiques peut-être plus favorables dans un passé lointain, ou d'une gestion humaine exceptionnelle de cette oasis.
Observations Géologiques
Le sol de Serdélès révèle des secrets géologiques fascinants. On y trouve des grès argileux et des fossiles marins remarquables, notamment des spirifer et chonotes crenulata, prouvant l'existence de terrains dévoniens au Sahara. Ces découvertes témoignent d'un temps où la mer recouvrait ces régions aujourd'hui parmi les plus arides du globe.
À 4 kilomètres au Nord-Ouest se trouve une source d'alun nommée Tîn-Azârif, ajoutant à la richesse minéralogique du site. Cette diversité géologique fait de Serdélès un véritable laboratoire naturel pour comprendre l'histoire profonde du Sahara.
Observations Météorologiques — 3 mai 1861
Campement de Serdélès
Observation de 3 heures 45 : Une trombe de sable importante, rouge comme les précédentes, passe au S.-E. Sa marche est vers l'E. Quelques gouttes de pluie.
Cette tempête de sable, caractéristique des phénomènes météorologiques sahariens, illustre la violence des éléments dans cette région, contrastant avec la permanence tranquille de la source et des ruines millénaires.
Un Carrefour de Disciplines
Serdélès représente un point de convergence exceptionnel pour de multiples disciplines scientifiques et artistiques. L'artiste y trouve des paysages contrastés d'une beauté terrible, l'archéologue des vestiges d'une civilisation oubliée, le botaniste un spécimen unique, le géologue des preuves d'océans disparus, et le météorologue des phénomènes atmosphériques spectaculaires.
Ce lieu incarne à lui seul toute la complexité et la richesse du Sahara : un désert qui fut mer, une terre aride qui conserve des sources pérennes, un espace hostile qui abrita des civilisations raffinées capables de maîtriser l'eau et de construire des forteresses.