Guelta en Mauritanie : Crocodiles et Lionne

Odette Du Puigaudeau — Pieds nus à travers la Mauritanie — 1933-1934

Au fond d'un canyon de grès noir, la guelta étageait ses trois lacs et ses éboulis de roches sombres usées par les cascades. Sur la berge du premier étang, M'Hammed nous fit remarquer des sillons tout frais qui zigzaguaient entre des empreintes griffues.

Les Crocodiles de la Guelta

– Le son-trace pour crocodiles ! Les djenoun y faire tout mauvais dans la montagne !

Comme si les inondations du Gorgol blanc, grossi par les pluies d'hivernage, n'avaient pas suffi à amener les crocodiles du Sénégal dans les étangs de l'Assaba, sans que les djenoun eussent à s'en mêler !

– L'crocodile y a très méchant !

M'Hammed, assis à côté des chameaux baraqués, bourrait soigneusement sa petite pipe et nous observait avec ironie.

Marion tenait à son bain. Tant de petits sabots de gazelles et de pattes de pintades étaient marqués parmi les fâcheux sillons, tant de poissons-chats faisaient des bulles dans la mare que ces crocodiles ne devaient pas être bien affamés. Et pourquoi serions-nous plus comestibles que le jeune captif qui fila comme un chevreau pour remplir son outre à la dernière guelta où l'eau est plus limpide ?

Le Troisième Lac : Un Saphir Pâle

Grand saphir pâle enchâssé dans un hémicycle imposant et abrupt, cette troisième guelta s'arrondissait, paisible. Les crocodiles étaient bien là, aplatis sur des roches affleurantes d'où ils plongèrent précipitamment dès qu'ils nous virent sur la petite plage labourée de leurs traces. Les remous de leurs chutes brouillèrent un instant le reflet des bambous et du grand acacia où les oiseaux-gendarmes avaient suspendu de légères corbeilles ; puis, le calme se refit, moite et immobile.

Sur la plage, le petit nègre fit une trouvaille qui sembla le combler de joie : deux pontes de crocodiles, six douzaines de beaux œufs blancs qu'il enveloppa dans son boubou. Après quoi, il courut sans hésiter dans la guelta, se baigna avec un plaisir évident, remplit sa peau de chèvre que des cordes nouées sur son front retenaient dans son dos, ramassa son paquet d'œufs et se sauva en nous faisant signe que la place était libre si le cœur nous en disait…

Le Bain des Intruses

– Dis donc, ils n'ont pas l'air agressifs, les crocodiles ?

– Pas pour les petits nègres, en tout cas… Mais ils attaquent surtout les gens de plume…

– Bah ! répondit Marion, toujours optimiste, comment veux-tu qu'ils sachent ? Ils n'en ont encore jamais vu ici ! S'ils se doutent de quelque chose, on se sauvera…

En un tournemain, les tuniques furent enlevées. Mais, plongées dans l'eau tiède où les courbatures et la fièvre se fondaient délicieusement, nous surveillions avec prudence les longues formes grises qui se tenaient tapies entre les roches, le plus loin possible des intruses, et donnaient l'impression réconfortante d'être bien plus effrayées que nous.

Rencontre avec la Reine : La Lionne

Une heure plus tard, nouvelle rencontre inattendue où l'avantage fut moins nettement de notre côté. Il ne s'agissait plus de crocodiles, êtres rampants et de mauvaise réputation, mais d'une reine, d'une magnifique lionne qui se leva avec majesté d'entre les hautes herbes, à vingt mètres de nous.

Les chameaux, terrifiés, tournèrent sur place comme des idiots, les yeux fous, avec des bonds de côté qui se répercutaient douloureusement dans la tête de Marion et dans ma main enflée.

La lionne, elle, sûre de sa force, n'avait ni crainte ni colère, et nous regardait tranquillement, prête à bondir à la moindre menace.

La Sagesse de la Brousse

Cette rencontre aurait pu être un terrible malheur, mais le côté chance apparut tout de suite. Par miracle, M'Hammed obéit à notre énergique interdiction de tirer sur une lionne dont la peau valait cinquante francs ! Qu'il ratât des gazelles, des outardes ou des phacochères, ça ne faisait de mal à personne. Le lion, lui, est un gibier qui ne pardonne pas aux maladroits.

Je crois bien que le vrai danger, en brousse, c'est de s'y promener avec un fusil. Rien ne rend plus nerveux qu'un fusil… N'en possédant pas, nous avions la paix, des bêtes comme des gens.

La lionne, nous ayant vu partir, s'en retourna à ses affaires personnelles.

Source : Odette Du Puigaudeau - Pieds nus à travers la Mauritanie - 1933-1934

C'est très probablement de la Guelta de Metraoucha dont il s'agit.

La description des "3 lacs" : Dans son ouvrage Pieds nus à travers la Mauritanie (1936), Odette de Puigaudeau ne donne pas le nom de sa guelta, mais décrit spécifiquement ce site avec cette image marquante.

Elle écrit que la guelta "étageait ses trois lacs" et ses éboulis de roches sombres. Il s'agit en réalité de trois bassins successifs (un inférieur, un médian et un supérieur) reliés par des cascades (souvent à sec ou en filet d'eau selon la saison).

La localisation (Assaba) : Contrairement à la célèbre guelta de Matmata qui se trouve au Tagant, la guelta de Metraoucha est située dans le massif de l'Affolé, qui fait bien partie de la région de l'Assaba (au sud de Kiffa et Tamchakett).

Les crocodiles : Odette de Puigaudeau y mentionne la présence de crocodiles (Crocodylus suchus, ou crocodile d'Afrique de l'Ouest). Elle raconte même comment son guide, M'Hammed, repère des traces fraîches ("le son-trace pour crocodiles") sur la berge du premier étang. C'est l'un des rares endroits du Sahara où survit cette population relictuelle, adaptée au milieu désertique.