Mourzouk : L'Ancienne Capitale du Commerce Saharien

Extrait du récit de voyage de Philippe Diolé — Le plus beau désert du Monde

Description et Raid du Colonel d'Ornano (1940)

Au centre d'une cuvette de sable blanc tachée de rares palmiers, se tasse une ville à demi ruinée mais qui garde des marques de grandeur: des remparts croulants, une vieille mosquée, des maisons à étages: c'est Mourzouk qui fut pendant des siècles le plus grand marché d'esclaves de toute l'Afrique.

Je suis passé plusieurs fois à Mourzouk. C'est l'étape obligée de beaucoup de voyages dans le Sud du Fezzan et cette situation explique sa prospérité ancienne. À chacune de mes haltes j'ai retrouvé la même impression de mélancolie et d'isolement fier.

Avant d'atteindre la ville la piste traverse des jardins pauvres, des étendues sablonneuses où s'ouvrent des puits abandonnés. Il reste quelques vestiges de l'urbanisme italien: des bâtisses blanches et le « Château », l'ancien fort que les Italiens ont transformé. C'est là qu'ils se sont retranchés lors du plus extraordinaire et du premier raid des Français du Tchad : une poignée d'hommes commandée par le colonel d'Ornano est arrivée ici un matin de 1940, dans deux camions. La petite troupe a incendié des avions sur l'aérodrome, mis le feu au dépôt d'essence et a réussi à se replier. Le colonel d'Ornano a été tué, à proximité de Mourzouk, près de la piste, sur le reg.

Déclin Commercial et Portrait des Habitants

Mourzouk était encore, il y cinquante ans, une ville très animée, plus soudanaise que saharienne, avec de nombreuses boutiques et tout un grouillement de foule comme sur les marchés d'Afrique Noire. Il ne reste plus de cette activité ancienne que le cadre : une grande rue avec quelques échoppes où des marchands débitent le thé par petites poignées, un marché à arcades où des vieilles sont accroupies derrière de pauvres éventaires.

De belles filles en voiles sombres veulent nous vendre des œufs. Elles les tendent au creux de leurs paumes roses. Mais elles n'y mettent pas d'insistance. On les sent apeurées et ce n'est pas de nous qu'elles ont peur. Leurs voiles glissent et l'on aperçoit dans un visage fin et ambré un sourire vite effacé. Elles savent que derrière leur comptoir les boutiquiers les guettent.

Ceux-là ne nous aiment pas. Ils n'aiment personne. Ils gardent la fierté cruelle de ceux dont les pères ont spéculé sur les esclaves. Ils portent le haut bonnet blanc en forme de pain de sucre des riches fezzanais mais ils sont ruinés. Ce sont les propriétaires des grandes maisons délabrées, à étage, qui donnent à Mourzouk cet air de civilisation urbaine en plein désert. Ils abandonnent peu à peu ces demeures qu'ils ne peuvent plus entretenir et ils se replient dans les zériba qui entourent la ville. Là du moins ils peuvent vivre des maigres produits des jardins.

L'Héritage du Trafic Transsaharien et la Richesse de l'Or

Pour des milliers de malheureux Mourzouk a été le but, l'étape attendue, la porte de l'esclavage, mais celle de la vie. Les troupeaux d'esclaves arrivaient ici après deux mois de marche; il en mourrait la moitié en route. Il leur fallait encore un mois pour atteindre Tripoli, mais ceux qui parvenaient vivants à Mourzouk avaient chance de survivre. Les hommes marchaient enchaînés aux jambes et au cou; les femmes, libres d'entrave, étaient souvent transportées à dos de chameau. Tout cela paraît bien loin vu de l'Occident. Ici c'est tout proche. C'est en 1929 que la dernière caravane d'esclaves est entrée à Mourzouk et les vieillards qui me regardent l'ont vu passer.

Quelle a pu être l'importance au cours des siècles de ce défilé d'hommes asservis qui est monté ainsi du Sud au Nord ? Le calcul n'est pas impossible à faire. Nous avons quelques indications à ce sujet. On sait qu'au milieu du XIXe siècle notamment, 5.000 esclaves partaient chaque année de Kano, il en arrivait deux à trois mille à Mourzouk. En huit siècles, c'est un minimum de deux millions de personnes qui ont été déplacées le long de cette route transsaharienne.

Si, comme on l'a dit, « l'esclave fut longtemps la monnaie forte de l'Afrique », la richesse de Mourzouk ne lui venait pas uniquement de ce trafic. Elle y ajoutait le commerce de l'or venu lui aussi de l'Afrique Noire. Il fut un temps où l'on ne comptait qu'en or à Mourzouk: l'unité monétaire était le « Miqtal d'or ». En 1659, Mourad Bey, s'emparant du trésor de la ville, y trouvait encore quinze charges de chameau en or . Si l'on songe qu'un chameau porte de 150 à 200 kg, cela représente un beau butin, même en tenant compte de l'exagération orientale.

On comprend mieux dès lors la nostalgie des petits commerçants derrière leur comptoir. Toute la ville silencieuse, un peu secrète, semble poursuivre de vieux songes inavouables. Entre les murs qui s'effritent, ils ne sont plus guère qu'un millier d'habitants. Beaucoup sont allés chercher fortune ailleurs. Cette bourgeoisie féroce, ruinée, démembrée, si elle a perdu son or, a gardé dans ses veines un peu de sang noir qui l'alanguit: il y avait quelques belles esclaves dans ces caravanes...

Source : Philippe Diolé – Le plus beau désert du Monde – p.143

Autre témoignage en Égypte

En 1793, l'Anglais William George Browne fut le premier Européen - et jusqu'à ce jour l'unique - à parcourir la Darb el Arb'in en venant d'Egypte. Il y revint trois ans plus tard, cette fois depuis le Darfour, avec une des grandes caravanes d'esclaves.
Il rapporte que cette caravane comptait quelque cinq cents chameaux et cinq mille esclaves, ce qui, avec les marchandises, représentait une valeur d'environ cent quinze mille livres sterling.

Browne indique par ailleurs qu'il n'était pas rare de trouver sur la Darb des caravanes de deux mille chameaux. Parmi les produits transportés vers l'Égypte, outre les esclaves et les chameaux, Browne cite l'ivoire, les cornes de rhinocéros, les dents d'hippopotame, les plumes d'autruche, le caoutchouc, les épices, le myrte, les gâteaux de tamarin, ou encore des perroquets, des singes, des pintades et du cuivre blanc.

Source : Ladislaus E. Almásy – Sahara Inconnu – p.63