L'Ouadi Mathendous : La Découverte des Gravures Rupestres

Extrait de Philippe Diolé – Le plus beau désert du Monde p.1151

L'Exploit du Camion de la Légion

Je crois que mon équipe de Légionnaires avec son camion à six roues a battu une espèce de record en atteignant un pays qu'on pouvait croire inaccessible en auto. Nous avons réussi à aller jusqu'à l'Ouadi Mathendous . C'était la première fois, je pense, qu'un véhicule, même à six roues, se hasardait dans ces parages.

Si nous sommes arrivés jusque-là, ce ne fut pas sans mal. Dans le sable nous creusions parfois des sillons comme une charrue, mais nous passions. Il fallait aussi traverser des oueds morts, tranchées pierreuses, encombrées de blocs énormes. Notre chauffeur allemand à barbe blonde se traçait dans ce dédale un chemin vraisemblable qui n'était qu'une vue de l'esprit. On déplaçait quelques pierres, puis il se lançait. Alors commençait un jeu de finesse et de force au cours duquel le camion, trois roues en l'air sur six, se cabrait, titubait et soudain vainqueur bondissait en ronflant.

Nous suivions à pied, aidant comme nous pouvions surtout de nos vœux mais cette marche oscillante. Nous rejoignions chauffeur et camion à l'instant où le moteur pointant vers le sol, il se piquait, immobilisé dans un grand bruit de mécanique froissée. Le chauffeur s'épongeait le front et répétait un mot que je crus allemand mais qui n'était qu'un juron très français. Le radiateur bouillait. Je pensais que nous ne sortirions jamais de là. Mais un camion de la Légion a des possibilités insoupçonnées d'un civil. Nous sommes passés.

Arrivée Crépusculaire dans le Canyon

L'Ouadi Mathendous est situé bien au-delà de la vallée de l'Ajal. Il faut atteindre le Messak noir qui est un repli montagneux orienté Nord-Sud. C'est un pays désespérant, noir et gris, que traverse en sinuant un piste chamelière, toujours prompte à disparaître.

Nous nous dirigions un peu au hasard, plus soucieux d'éviter les mauvais passages que de suivre exactement la piste.

Nous avons aperçu Mathendous un soir, alors que nous étions déjà résignés à faire halte pour la nuit sur ce reg interminable. Nous avons deviné une coupure dans la plaine noire: c'était un canyon vers lequel descendait une étroite ravine. Nous ne pouvions songer à y engager notre véhicule. Nous l'avons laissé sur le reg et nous sommes partis, au jour tombant, vers l'oued qui allongeait ses plages de sable, cent mètres plus bas. Aujourd'hui encore, à froid et à tête reposée, je ne peux évoquer cette arrivée crépusculaire dans une vallée perdue autrement que dans un brouillard de rêve. La fatigue, l'ombre, le silence, l'étrangeté des lieux, tout contribuait à donner à la réalité un aspect cotonneux et fantastique.

Nous nous étions égaillés sur les falaises d'or rouge, sautant entre les blocs, franchissant des crevasses, et interrogeant avidement les parois rocheuses. Les Légionnaires étaient aussi surexcités que moi.

La Vallée des Fantômes : Les Gravures Multipliées

Tout à coup j'ai entendu des cris:

Un éléphant! Une girafe ! Des bœufs !

Les voix résonnaient dans la vallée vide. Nous avions perdu la tête. Chacun m'appelait et je courais de l'un à l'autre, butant aux pierres, enfonçant dans le sable, essayant de tout voir avant la nuit. Mais il y avait trop d'images. Plus nous nous enfoncions dans l'oued et plus les gravures se multipliaient. C'était sur chaque rive un alignement de bêtes et d'hommes. Ces figures nous paraissaient très grandes.

Aux plus extraordinaires je jetais un coup d'œil en passant et je courais vers d'autres. Il me semblait que nos regards faisaient sortir les images hors de la pierre et que tout un troupeau nous suivait.

C'était la vie même que nous découvrions collée aux falaises : les éléphants , grandeur nature, chargeaient, oreilles déployées et trompe haute. Des hippopotames partaient d'un trot lourd. Des autruches affolées, ailes battantes, rasaient la terre. Au moment où nous approchions d'elle, une girafe montra cette lippe molle un peu velue qui tremble lorsque la bête est inquiète. Je sus que derrière moi elle allait sortir de l'ombre et se mettre en route, la croupe basse et les antérieurs raides, dans un trot saccadé.

Ce n'étaient pas des animaux morts, c'étaient des êtres vivants réduits à l'impuissance, accolés à la roche par les maléfices d'un génie vicieux.

Il faisait nuit, mais je pourchassais encore ces fantômes à la lueur d'une lampe électrique et je répétais:

C'est autre chose que Djerat !

La Découverte Mystérieuse sur l'Entablement

Pourquoi ai-je entrepris alors d'escalader un pan de falaise et de me hisser sur un entablement? Obscure prescience sans doute, souvenir d'autres sites où une disposition presque semblable m'avait valu une découverte ?...

Debout sur ce balcon, ayant derrière moi le vide de la vallée, je promenais le faisceau de la lampe sur deux monstres installés là face à face. Ce n'étaient pas des hommes. Ils étaient plus grands que les hommes. C'étaient des quadrupèdes à visage presque humain. L'un d'eux, au crâne chauve et au front bas, fixa sur nous un œil vide comme si nous le dérangions.

L'autre ne nous regardait pas l'air sournois, il rentrait les épaules et levait à demi son derrière de singe. D'un pinceau de lumière je caressais tout leur corps et ils paraissaient frémir. Groupés autour de moi sur l'étroite plate-forme, les trois Légionnaires silencieux regardaient. Enfin j'ai détourné la lampe, rendant aux deux êtres l'immobilité du roc et la paix de la nuit.

Quelqu'un dit:

Il faudrait peut-être rentrer ?...
Source : Philippe Diolé – Le plus beau désert du Monde – p.1151