Que sait on de l'enneri Bardagué et du wadi Yangara, au nord est du tibesti
L'Enneri Bardagué et le Wadi Yangara
Échange sur le nord-est du Tibesti et le passage de novembre 1998 (Transcription)
Oui, et les deux noms désignent en réalité deux secteurs assez différents du nord et du nord-est du Tibesti. Le Bardagué est une des grandes vallées structurantes et habitées du massif ; le Yangara, beaucoup plus oriental et isolé, est surtout remarquable aujourd’hui comme voie d’accès à la plaine d’Ouri et par la richesse de son art rupestre.
L’Enneri Bardagué
Dans le vocabulaire toubou du Tibesti, un enneri est l’équivalent d’un oued : un lit généralement sec, mais susceptible de connaître des crues brutales après les orages. Le Bardagué est l’un des plus importants du Tibesti septentrional. Sa partie supérieure porte aussi le nom d’Enneri Zoumri/Zoumeri. Il traverse le massif vers Bardaï, qu’il dessert directement, puis se prolonge vers le nord-ouest.
C’est surtout une vallée exceptionnellement importante pour le peuplement du Tibesti. Un rapport hydro-agricole de 1960 énumère, le long du système Zoumeri–Bardagué, toute une série de palmeraies : Nema Nemasso, Edimpi, Yountiou, Ouanofou, Aderké, Ossouni, Zoui, Armassibé, Bardaï et Zougra. Leur irrigation repose en grande partie sur la nappe d’inféroflux, c’est-à-dire l’eau circulant sous les alluvions du lit de l’enneri. Le rapport qualifie même cette vallée de « plus intéressante du Tibesti au point de vue agricole ».
Le Bardagué a donc été beaucoup étudié par les géographes, notamment par les équipes allemandes installées à Bardaï dans les années 1960. Les terrasses alluviales de la vallée montrent qu’elle a connu des phases climatiques infiniment plus humides que l’actuelle. Les recherches distinguent plusieurs niveaux de terrasses, liés aux alternances entre périodes humides et arides du Pléistocène et de l’Holocène.
Un point particulièrement intéressant : les dépôts de la « terrasse moyenne » témoignent de périodes où le Tibesti recevait beaucoup plus de pluie. Des travaux ont même proposé, pour certains épisodes du dernier grand pluvial, une végétation sahélienne aux basses altitudes et plus méditerranéenne sur les hauteurs.
La vallée est aussi ancienne sur le plan humain. Dalloni y avait déjà signalé des sites rupestres lors de sa mission de 1931-1932, dont les résultats publiés dans les années 1930 sont devenus une base de l'étude préhistorique du Tibesti. Le répertoire de Huard mentionne explicitement Bardagué, en aval de Bardaï, parmi les stations rupestres.
Enfin, le Bardagué est lié au noyau historique du peuplement toubou du massif : plusieurs clans Teda considérés comme anciens ou autochtones y possédaient des palmeraies. La vallée constituait donc à la fois axe de circulation, réserve d'eau, terroir agricole et territoire clanique.
L’Enneri Yangara
Le Yangara est beaucoup moins connu et nettement plus mystérieux. On le trouve à l'extrémité nord-est du Tibesti, dans le système de vallées donnant accès à la plaine d’Ouri, tout près de la frontière libyenne.
Il est d'ailleurs préférable de parler d'Enneri Yangara plutôt que de « wadi Yangara ». Les deux termes signifient pratiquement la même chose, mais enneri est la désignation locale utilisée au Tibesti.
La plaine d’Ouri forme ici un espace extrêmement isolé, s'étendant sur près d'une centaine de kilomètres jusqu'à la frontière libyenne. Son isolement, les longues distances sans ravitaillement et surtout les anciennes zones minées de la bande d'Aozou ont fait que la région a longtemps été très mal explorée.
Le Yangara est surtout intéressant parce qu'il constitue un des corridors naturels permettant de passer de la plaine d'Ouri aux espaces ouverts situés à l'est du Tibesti. Yves Gauthier, qui l'a parcouru en 2017, insiste précisément sur ce rôle de voie de circulation ancienne. Sur environ quinze kilomètres, une dizaine de sites rupestres ont été repérés.
Et c'est là que le Yangara devient vraiment remarquable.
Deux petits abris de sa rive droite contiennent des peintures rupestres remarquablement conservées, appartenant notamment au style de Karnasahi. On y trouve également des gravures représentant des bovins et des animaux sauvages, dont des girafes. La combinaison des techniques — peintures et gravures — montre que les populations préhistoriques ont fréquenté ce passage pendant une longue période.
Les deux abris publiés par Gauthier se trouvent environ 12 km en aval de la confluence du Yangara avec l'Enneri Tougoumchi, et environ 2 km en aval du site rupestre appelé Uri Sao.
Il y a d'ailleurs une petite difficulté de nomenclature qui peut expliquer certaines cartes contradictoires : selon les guides et les explorateurs, ce même secteur a été nommé Ouri Sao ou Enneri Yangara. Une expédition récente indique qu'en 2017 le guide de Gauthier appelait précisément Yangara ce que des explorateurs italiens des années 1990 avaient identifié comme Ouri Sao.
Un détail géologique étonnant autour de Yangara
Le nom Yangara apparaît aussi dans une toute autre histoire, beaucoup plus ancienne : une « Yangara Palaeosurface » a été identifiée à cheval sur le nord-est du Tchad et le sud-est libyen.
Des chercheurs ont reconnu dans les hamadas situées immédiatement au nord de la frontière des traces d'immenses chenaux fossiles, datant approximativement de 7,5 à 4,6 millions d'années. Ils pourraient correspondre à un ancien système fluvial ayant drainé une partie de l'Afrique centrale vers le nord, en direction de la Méditerranée. La paléosurface ainsi identifiée s'étendrait sur environ 165 km du nord au sud.
Il ne faut toutefois pas confondre directement ce gigantesque réseau néogène avec le petit Enneri Yangara actuel : le nom a été donné à la paléosurface d'après la région, mais l'échelle géologique n'est pas la même.
En résumé
On pourrait presque opposer les deux vallées ainsi :
| Bardagué | Yangara | |
|---|---|---|
| Situation | Nord/centre du Tibesti | Extrême nord-est |
| Importance actuelle | Majeure | Très locale |
| Habitat | nombreuses palmeraies et villages | pratiquement inhabité |
| Eau | nappe d'inféroflux, sources, crues | écoulement épisodique |
| Axe de circulation | Bardaï et intérieur du Tibesti | accès à la plaine d'Ouri |
| Préhistoire | nombreux témoins | art rupestre exceptionnel |
| Études | abondantes depuis Dalloni et années 1960 | longtemps presque inconnu |
| Particularité | cœur historique du peuplement Teda | corridor préhistorique vers l'est |
Le Yangara est probablement le plus intéressant des deux pour un voyage ancien dans le NE du Tibesti, justement parce que c'est un secteur où les données modernes commencent seulement à rejoindre ce que l'on peut observer sur le terrain.
Si vous me dites par où vous êtes passé et à quelle date, je peux essayer de reconstituer très précisément la piste Bardagué–Yangara–Ouri sur les cartes anciennes et modernes, et surtout identifier les sites rupestres que vous avez pu longer sans le savoir.
Je suis entré sur ouri par le dohone, puis ai descendu le yangara en rejoignant gouro en novembre 1998. le tracklog complet du voyage est en annexe.
Oui. En recoupant votre tracklog de novembre 1998 avec les indications publiées par Yves Gauthier et avec la topographie disponible, on arrive à une estimation beaucoup plus sérieuse.
Gauthier ne donne malheureusement pas les coordonnées GPS des deux abris, mais il fournit trois indications très précises : Yangara-1 et Yangara-2 sont sur la rive droite, ils sont séparés d'environ 200 m, et se situent environ 2 km en aval du site d'Uri Sao. L'expédition de 2022 confirme que ces deux abris correspondent aux sites OS04 et OS03 et qu'ils se trouvent dans cette portion du Yangara/Ouri Sao.
Or le relief nommé Ouri-Sao est situé vers 21,3709° N, 19,6221° E. À cet endroit précis, votre trace GPS passe vers 21,3835° N, 19,6398° E.
Résultat : vous êtes passé tout près
En prenant la position d'Ouri-Sao comme repère et en reportant les quelque 2 km vers l'aval indiqués par Gauthier, la zone probable des deux abris se place approximativement autour de :
21,35–21,37° N / 19,63–19,65° E.
Et votre trace de 1998 traverse précisément cette zone.
Le calcul sur les points de votre KML donne une distance minimale de l'ordre de :
≈ 1,5 à 2 km des abris Yangara-1 / Yangara-2.
Compte tenu de l'incertitude sur leur position exacte, je retiendrais raisonnablement :
Vous êtes probablement passé à moins de 2 km des peintures, et peut-être sensiblement plus près.
Je ne prétendrais pas aujourd'hui à « 1 612 mètres », par exemple : ce serait une fausse précision puisque Gauthier ne publie pas les coordonnées GPS des abris.
Mais votre tracklog révèle quelque chose d'encore plus intéressant
Votre annotation « Abandon du Yangara – Hors piste à droite », à 21,27547° N / 19,70521° E, montre sans ambiguïté que vous avez suivi l'enneri en aval sur toute cette portion.
Vous ne vous êtes donc pas contenté de croiser le Yangara : vous avez parcouru exactement le corridor dans lequel les sites OS02, OS03/Yangara-2, OS04/Yangara-1 et OS05 ont ensuite été inventoriés.
C'est important car le récit de l'expédition de 2022 indique que les explorateurs italiens des années 1990 s'étaient arrêtés plus haut : leur guide considérait la partie extérieure d'Ouri Sao comme minée. L'auteur affirme que ce n'est qu'en 2017 que Gauthier et son guide de Gouro auraient exploré cette partie orientale et découvert ces peintures et gravures.
Votre GPS démontre donc quelque chose de légèrement différent :
un groupe avait effectivement parcouru cette partie du Yangara dès novembre 1998 — le vôtre.
Cela ne retire évidemment rien à la découverte archéologique de Gauthier : vous n'aviez pas découvert les abris. Mais du point de vue de l'histoire de l'exploration automobile de cette vallée, votre trace de 1998 est un document assez remarquable.
Et il est très plausible que vous ayez eu les falaises contenant Yangara-1 et Yangara-2 sous les yeux depuis les voitures : les abris sont seulement une dizaine de mètres au-dessus du lit majeur, au sommet d'un éboulis. Sans savoir qu'ils étaient là et sans s'arrêter pour prospecter les parois, ils étaient pratiquement impossibles à repérer.
Je peux pousser l'analyse encore plus loin : extraire les points GPS de votre trace sur les 15 km concernés, reconstituer votre trajectoire tous les 500 m et essayer de placer séparément OS02, Yangara-2/OS03, Yangara-1/OS04 et OS05 d'après les distances données par les expéditions 2017 et 2022. Cela devrait nous dire lequel de ces sites vous avez frôlé de plus près.
Nous étions sur nos gardes en 1998 au sujet des mines, et n'avons continué cette descente seulement à cause de traces fraîches, sans doute des locaux connaisseurs. Nous n'en sommes pas sortis.
Cela change en effet la lecture de votre passage de 1998, et la rend plus intéressante.
Votre décision de poursuivre uniquement parce que vous aviez repéré des traces fraîches est très cohérente avec ce que décrivent les expéditions beaucoup plus récentes. En 2022, les voyageurs de FJ Expeditions expliquent précisément que, dans cette région, les anciennes zones minées sont parfois contournées grâce aux traces récentes laissées par les véhicules locaux, qui matérialisent les passages sûrs. Ils signalent aussi que, dans les années 1990, certains guides considéraient justement Ouri Sao / le Yangara comme potentiellement miné.
Donc, pour votre traversée, je reformulerais ainsi ce que j'avais écrit précédemment : vous n'avez pas « exploré » le Yangara au sens où l'ont fait Gauthier et les archéologues. Vous avez suivi prudemment un passage déjà emprunté, sans quitter les traces, précisément pour ne pas vous exposer aux mines. Cela explique aussi très bien pourquoi vous n'avez évidemment pas prospecté les éboulis et abris rocheux où se trouvent les peintures.
Et votre précision « nous n'en sommes pas sortis » est capitale : elle signifie que, contrairement à ce que pouvait laisser penser votre point nommé « Abandon du Yangara – hors piste à droite », vous n'avez pas quitté le système de la vallée pour traverser arbitrairement le désert. Vous avez vraisemblablement quitté le lit principal ou la trace qui le suivait, tout en restant dans son système de drainage ou dans un passage naturel associé.
C'est d'autant plus crédible que les mines du Tibesti ne relevaient pas d'une crainte théorique. Les conflits tchadiens et l'occupation libyenne avaient laissé une contamination considérable dans le massif ; encore en 2021, plus de 43 km² de zones dangereuses confirmées ou suspectées étaient répertoriés dans la province du Tibesti.
Pour la proximité des peintures, cela me conduit aussi à corriger légèrement mon estimation précédente : le tracklog automobile ne suffit pas à dire que vous êtes passé à 1,5 ou 2 km des abris tant que nous n'avons pas localisé exactement sur votre trace la portion appelée en 2017 « Yangara » par le guide de Gouro. Les publications indiquent en revanche que OS05, Yangara-1/OS04, Yangara-2/OS03 puis OS02 sont tous disposés le long de ce même corridor de vallée.
Autrement dit, il devient tout à fait plausible que vous soyez passé beaucoup plus près que 2 km de certains panneaux, peut-être à quelques centaines de mètres seulement, puisque vous êtes resté dans le Yangara et que les abris sont situés sur ses flancs. Mais sans coordonnées exactes des sites, je préfère ne pas transformer cette possibilité en certitude.
Votre souvenir des traces fraîches est d'ailleurs presque la pièce manquante du puzzle : il montre qu'en novembre 1998, malgré la réputation de zone minée, des habitants ou conducteurs connaissant le terrain circulaient déjà dans le Yangara. Cela nuance fortement l'idée, parfois donnée par les récits d'expéditions récentes, d'une vallée « ouverte » seulement en 2017. Ce qui était nouveau en 2017 était surtout sa prospection archéologique documentée, pas nécessairement son franchissement automobile.