Passage à Kankan : Observations sur le marché et les peuples voisins
Extrait du récit de voyage de René Caillié – Voyage à Tombouctou (1824-1828) – T1 p.309
Passage à Kankan, en Guinée
J'allai plusieurs fois visiter le marché, qui a lieu deux fois par semaine dans la ville de Kankan; je remarquai beaucoup d'étrangers du Ouassoulo, du San-garan et du Toron, qui viennent faire le commerce dans cette ville; ils apportent des toiles du pays, du miel, de la cire qui est transportée sur nos établissements de la côte, du coton, des bestiaux et de l'or.
Les habitants de Toron se font remarquer par leur costume, qui consiste en un coussabe jaune et court, une culotte de même couleur, dont le fond est très large et d'une très grande malpropreté; un grand chapeau de paille à forme ronde, et quelquefois des sandales. Ils sont tous armés d'un sabre, apporté dans le pays par des marchands mandingues, d'un arc et d'un carquois plein de flèches, et tiennent une lance à la main; ils ont une bande de toile qu'ils se passent autour des reins pour attacher leur coussabe qui est très court et étroit.
Ils portent la barbe comme les musulmans, mais ils l'entretiennent si mal qu'on dirait leur figure pleine de fumier. Ils prennent par le nez beaucoup de tabac, et fument encore davantage, ce qui ajoute à leur extrême malpropreté il n'y a qu'en voyage qu'ils ne font pas usage de la pipe, mais ils s'en dédommagent bien à leur retour, et l'on m'assura qu'ils passent des journées entières, rassemblés à l'ombre de grands arbres, à converser en fumant.
Ils sont idolâtres. Tous ceux que j'ai vus étaient grands, bien faits, et avaient l'air guerrier: ils ont le teint aussi noir que les Mandingues, mais n'ont rien des traits de ces derniers; leur visage est un peu rond, leur nez court, sans cependant être aplati, et leurs lèvres minces. Je n'ai jamais vu de femmes de cette nation, mais je présume que leur costume n'est ni plus élégant ni plus propre que celui des hommes, et qu'il consiste en une bande de toile de coton du pays qui leur passe autour des reins.
Ils ont les cheveux crépus, et les portent en tresses. L'habitude du pays permet aux hommes de prendre autant de femmes qu'ils peuvent en nourrir, mais comme ils sont obligés de faire aux mères de grands cadeaux ils sont souvent retenus faute de moyens cette coutume existe en général chez tous les peuples idolâtres.
Ils sont soumis à une quantité de petits chefs, tous indépendants entre eux, et qui gouvernent despotiquement; les dignités sont héréditaires.
Ils ont de nombreux troupeaux de bœufs et de moutons, et nourrissent beaucoup de volailles. Leur pays montagneux leur fournit du miel, qu'ils aiment beaucoup et qu'ils viennent vendre au marché; leur sol, fertile, produit tout ce qui est nécessaire à la vie;
on m'assura que leurs cultures sont très soignées: ils récoltent du riz, des ignames, de la cassave, des pistaches, du foigné, du maïs, et un peu de mil. Ils fabriquent beaucoup d'étoffes de coton, dont les lés n'ont que cinq pouces environ. Je les ai vus porter des poignards qu'ils font eux-mêmes; ils fabriquent aussi leurs instruments aratoires, mais je n'ai pas su d'où ils tirent leur fer. belliqueux; ils repoussent vivement les attaques des musulmans, qui ne sont pas assez forts pour leur faire une guerre continuelle.
Mais revenons au marché. Il est toujours bien garni de marchandises d'Europe, apportées de la côte par les marchands mandingues: elles consistent en fusils, poudre, pierres à feu, indienne de couleur, guinée bleue et blanche, ambre, corail, verroteries, et quincailleries. J'ai vu beaucoup de toiles blanches, tissées dans le pays; toute espèce de comestibles, tels que riz, foigné, ignames, cassaves, etc.; volailles, moutons, bœufs et chevaux, amenés par les étrangers. On vend aussi à ce marché du bois de chauffage.