Ounianga-Kebir — Lt-Colonel de Burthe d’Annelet (1932–1935)

Extrait de Du Sénégal au Cameroun — 1932-1935 (Tome II, p. 944)

Impression générale : Ounianga apparaît ici comme un miracle géographique — un bassin bleu et vert serti dans le grès et le sable, oasis improbable au cœur du désert tchadien. La plume de de Burthe mêle la précision topographique à un lyrisme sobre.

Les premiers palmiers ébouriffés s’égaillent annonçant Ounyanga (k. 17). Le sentier se déroule en terrain de reg, puis, fait mine de s’égarer dans des rochers bas, déchiquetés, des pans de murs ruiniformes, de grès blanc immaculé rongé à la base et café au lait dans leur partie supérieure. Il se reprend, serpente sur un sol rougeâtre où le roc affleure, à travers les petits silos nichés dans les anfractuosités, et descend en pente douce vers le lac dont la nappe miroitante et papillotante sous le soleil apparaît dans une brusque échappée.

Cette sorte de conque, qui semble dormir dans un écrin vert et jaune, de palmiers, de dunes et de falaises, est en effet en contrebas, occupe le fond d’une vaste cuvette, est si bien cachée que l’on ne soupçonne pas son existence, et qu’il faut s’avancer jusque sur le bord de la falaise, qui l’enserre à l’ouest, pour l’apercevoir. On tombe sur ce véritable lac au moment où on s’y attend le moins, et la surprise en est d’autant plus vive et agréable.

On ne voit pas plus le poste d’Ounyanga-Kebir (18 kil., alt. 365 m.) que le lac, car il se confond avec la pierre. Il est bien situé sur le bord même des rochers de la rive ouest, domine la nappe d’eau de 20 m et en embrasse la plus grande partie, mais il est enterré et c’est une nouvelle surprise.

Ounyanga fait un intermède entre le Borkou et l’Ennedi, et impose une halte sérieuse, car son lac est un coin miraculeux, un lieu privilégié, un caprice, une indulgence de la nature, qui ici y a mis du sien. Celle-ci a réalisé ce singulier prodige de réunir sur ce seul point toutes les qualités les plus diverses : lumière, air, sable, pierre, verdure et surtout l’eau.

Ce décor bizarre, aux aspects multiples et renouvelés, donne une impression de fraîcheur à laquelle on n’était plus habitué. Après les longues courses dans les solitudes désolées, calcinées, vides, hostiles, cette nappe étincelante sous le soleil prend un air accueillant et hospitalier. On éprouve une émotion délectable ; pour un peu on se croirait dans un Eden où la vie a repris ses droits : imprévu qui fait le charme du désert.

Ce lac n’est pas beauté de vignettes ; il n’est pas pénétré de poésie un peu mélancolique ni de lyrisme. C’est la pleine et intacte nature, sans apprêts ni artifices. Cent romanciers ne l’ont pas décrite, aucun poète ne l’a chantée ; nul lettré ne lui a voué ses accents. Ce paysage, privé de fleurs, sans mousse ni roses, n’a rien d’un décor sentimental : il impose sa grandeur nue.

Cependant, ce site agréable, exceptionnel dans cette région désertique, mérite l’honneur d’une ode, que je laisse aux jeunes porte-lyre. Pour moi, je me contenterai d’en brosser une esquisse descriptive, peinte d’après mes promenades et flâneries solitaires lorsque le soleil s’alanguit. Dans la solitude et le silence, délices de l’esprit, je goûte ce fluide indéfinissable qui crée le charme du paysage.

Le lac d’Ounyanga-Kebir ou Youan appartient à une région lacustre marquée par sa vaste cuvette et par trois autres nappes au sud-est : Ouma, Ming et Forodom, soit environ 1 600 hectares au total. Dans sa plus grande longueur nord-est/sud-ouest, il mesure 3,1 km ; dans sa plus grande largeur nord-ouest/sud-est 1,6 km, pour une surface de 800 ha.

Son périmètre, très irrégulier, avoisine 23 km, et jusqu’à 35 km avec les rentrants et saillants. Son fond de vase descend en pente douce ; jusqu’à 200 m du bord, on a pied. L’eau, d’un bleu violet foncé, reste transparente sur 0,8 m ; la profondeur maximale atteinte au centre est de 23 m.

Son eau, très dense et doublement salée par rapport à la mer, répand d’âpres effluves. Nulle vie piscicole : pas de poissons ni de coquillages, mais des bandes de canards immobiles, glissant sur la nappe. Les larves de moustiques seules y prospèrent.

Cette eau pourrait devenir richesse : une mine de sel, d’où extraire la soude. Mais qu’aucune usine à cheminées fumantes ne vienne déshonorer ce paysage.

Source : Lt-Colonel de Burthe d’Annelet — Du Sénégal au Cameroun , T. II (1932–1935), p. 944.