Orida — Lt-Colonel de Burthe d'Annelet

Extrait de Du Sénégal au Cameroun — 1932–1935

Géographie et Hydrologie

Orida (alt. 505 m.) est un point d'émergence de la nappe souterraine à la surface du sol. Ce n'est pas une source, mais une résurgence des eaux qui se répandent en filets et forment de petites mares autour desquelles on a découvert des "Harlania Halli» fossiles.

Un Site Pittoresque et Géologique Remarquable

C'est un lieu pittoresque, remarquable par ses rochers témoins d'Ouarou et d'Orida, de grès quartzeux aussi dur et résistant que du granit. Des monolithes phalliques énormes, de 300 mètres de hauteur, dressent d'un seul jet leurs parois verticales qui s'amenuisent peu à peu. Des dykes et des pointements éruptifs qui ont résisté à l'arasement, voisinent avec des rochers en pains de sucre, en coupoles, en dômes, en forme de chicots, d'origine ignée. Tout dans cette région atteste la grande activité volcanique qui l'a secouée jadis. Non loin de là au nord, à l'Emi Fossassa et plus loin à hauteur du mont isolé Kionkona, on peut voir de grandes orgues basaltiques.

Habitat et Pâturages

Ce lieu est parfois habité par des gens de Djaba, qui y installent temporairement leurs huttes de branchages, le pâturage pour chameaux et chèvres, quoiqu'assez maigre, étant meilleur que celui de leur oasis : des épineux, "téfi » et «édri » et de la paille, "guinchi», "afri» et "mali», auxquels il faut ajouter le «you» (salvadora persica) et le «mangani» plante rampante.

A proximité le grand Kori nord-sud d'Adergou est parsemé d' "édri» et de touffes de «ziuri».

Une piste directe à travers la montagne de Djado mène à Toummo (260 kil.) et à Bibane Mechrou (375 kil.) sur la route de Tedjéré.

Mauvaise Réputation et Histoire Sanglante

Orida, en dépit de la beauté grandiose de son site, a mauvaise réputation, et les indigènes, s'ils y font volontiers halte en raison de ses ressources en eau et en pâturage, ont une extrême répugnance à y passer la nuit. C'est qu'en plus du combat livré le 13 septembre 1906 par le Commandant Gardel et dans lequel le sergent Pacot fut mortellement blessé, d'affreux carnages y ont été perpétrés et quantité de meurtres y ont été commis. Or, de tels lieux sont frappés de malédiction, et des voix intérieures susurrent aux gens à l'oreille de les éviter. De plus, des légendes locales se rattachent à cette eau, qui sourd en plein sable, et à ces étranges rochers dont les silhouettes nocturnes, fantastiques, imprécises, battues par le vent, donnent naissance aux suggestions fantomatiques.

Croyances aux Esprits et aux Revenants

Les indigènes professent dur comme fer que les âmes des morts se dégagent de leurs enveloppes charnelles et errent à l'état de fluide comme des ombres. Ils croient que les âmes des trépassés rôdent et que les génies veillent sur elles pour les défendre contre les approches des vivants.

La nuit, ils ont peur, le moindre bruit les fait tressaillir, le moindre souffle les rend anxieux. Leur imagination travaille et ils sont troublés par des hallucinations et des cauchemars. Ils voient surgir des ravins et des cavernes des fantômes légers, des spectres flottants, qui défilent en une interminable procession en les frôlant dans les ténèbres; des diables biscornus, velus, à barbiche de bouc, aux ailes de chauves-souris, aux pieds fourchus, qui dansent en rond autour de la montagne; des suppôts de Satan qui gambadent, les souillent en les touchant et leur jettent des sorts tout imprégnés de puissance magique; des diablotins moqueurs et taquins, qui mènent des rondes et des farandoles et jouent de mauvais tours; et tous les esprits astucieux, messagers de malheurs, qui voltigent dans l'obscurité et lancent le mauvais œil, ombres irréelles qui correspondent aux faunes, aux nymphes, aux sylvains du monde gréco-romain, aux gnomes et aux nains des Germains, aux lutins, aux ogres et aux géants des Latins.

C'est une obsession chez tous les nomades en contact avec la nature, que la peur de tous ces esprits qui personnifient les forces du mal. Ils redoutent d'avoir commerce avec eux et s'efforcent de ne pas les tracasser pour ne pas provoquer leur colère, car le mauvais œil est leur grande superstition.

Rites Propitiatoires

Ils épuisent tous les rites propitiatoires dont ils ont le secret. Ils marmottent le «dikr» sauveur de "la Chamelle», qui jouit d'une grande réputation, est toujours invoqué, et que tous portent dans une amulette aux signes cabalistiques. Ils chuchotent des invocations: "Qu'Allah nous préserve des démons! O Allah! donne-nous un abri contre Iblis le lapidé! Déroule sur nous ton voile protecteur, O le Glorifié! Consume ces esprits pervers pour qu'il n'en subsiste aucune trace, O toi l'Inspiré!»

Ils accrochent des chiffons aux arbres, aux buissons, humble offrande, sorte de sacrifice offert aux esprits malins pour se les rendre favorables, coutume antique qui se retrouve en Afrique, en Asie et jusqu'en Amérique du Sud.

Universalité des Croyances Animistes

La croyance aux esprits et aux revenants remonte à la création du monde et est universelle en Afrique. C'est une survivance du panthéisme des temps reculés où l'homme simple et craintif devant les mystères de la nature, rapportait toutes les manifestations de celle-ci à des circonstances surnaturelles, à des dieux et à des génies.

Dans tout ce qui lui paraît anormal et inexplicable, particulièrement la mort, le primitif voit toujours l'action indiscutée de l'Esprit du Mal.

Dans plusieurs versets, le Coran maudit et jette l'anathème sur les anges déchus dont le chef Iblis (Lucifer) en révolte a été précipité du ciel, condamné à errer dans les déserts et à hanter les lieux où le sang a été répandu. Aussi le réprouvé est-il essentiellement hostile aux musulmans, qui l'évitent prudemment pour ne pas être accablés des pires calamités.

D'où cette crainte superstitieuse des esprits que l'Islam n'a pu arriver à extirper, étant d'autant plus enracinée que leur action est moins explicable.

Réflexions sur la Mentalité Primitive

S'ils allaient à la source des choses, les indigènes se guériraient de ces terreurs qui troublent leur existence, mais faute d'esprit critique, leur cerveau impulsif, crédule à l'excès, est resté au stade de la vie primitive et livré à toutes les chimères de l'imagination.

L'âme européenne, avec son penchant au réalisme, ne peut comprendre l'âme africaine toute imprégnée de ses croyances et de ses superstitions héréditaires issues de sa lutte perpétuelle contre les grandes forces de la nature.

D'ailleurs, qui peut assurer que de telles croyances seront un jour vaincues? «La superstition a ses racines dans le cœur humain», a dit Benjamin Constant, et il est douteux que l'on ne puisse jamais l'en arracher.

Les gens malins, à qui l'on n'en fait pas accroire, souriront avec pitié de ces superstitions. Certains, pour se donner l'air d'un esprit libre et fort s'en moqueront. Pour moi, je pense et ai toujours pensé qu'il était imprudent de s'y attaquer, inutile de les heurter de front et ridicule de les railler.

Source : Lt Colonel de Burthe d'Annelet - Du Sénégal au Cameroun - 1932-1935