Le Djado — Lt-Colonel de Burthe d'Annelet
Extrait de Du Sénégal au Cameroun — 1932–1935
La nature a vraiment favorisé le Djado, ce nid de verdure perdu dans le Ténéré. Les petites oasis de Sara, Drigana, Chirfa, Djado, Djaba et Orida, sont désignées communément sous le nom générique de "Djado», que les Kanouri nomment "Djébado ", les Touareg "Guéouaz ", qui signifie oasis en général, et les Toubou "Brahô ".
Géographie et Situation
C'est une oasis de forme allongée orientée N-N-O-S-S-E, et qui mesure environ 60 kilomètres de longueur sur 6 kilomètres de largeur en moyenne. Elle est limitée d'une part par la falaise de la Montagne de Djado à l'est et de l'autre à l'ouest par le rebord oriental de plateaux gréseux recouverts d'un manteau de sable, qui s'étendent jusqu'en Aïr et forment le sous-sol du Ténéré Aïr-Djado-Agram.
Des avancées de la falaise et des promontoires partagent la vallée en six compartiments dans le sens nord-ouest-sud-est. Dans chacun d'eux deux bandes s'allongent : l'une au pied de la montagne est de grès masqué par un reg fin, l'autre d'argile où l'on trouve le banco, l'eau, les dattiers et la possibilité de jardins. C'est dans cette dernière que se situent les cuvettes d'épineux : Togoï, Fadagana, Chirfaoua, FadaganaBrahoua et les palmeraies.
Importance Stratégique
Ce groupe d'oasis offre pour nous l'intérêt d'être un centre pour les Toubou. Comme relai sur la route de Tunisie et du Sud-Constantinois et débouché de la route de Rhat au Tchad, sa possession s'impose. Il commande au même titre que Bilma les routes de la Méditerranée au grand lac du Centre-Africain. C'est aussi un marché nourricier. Les Toubou nomades y échangent leurs produits contre ceux dont ils ont besoin, en particulier les dattes. C'est pour eux un point de ravitaillement et ce fait seul assure notre domination sur leurs terrains de parcours et notre action sur la partie est des Confins.
L'Ancien Poste de Djado
L'ancien poste de Djado (alt. 499), un peu au sud du «gassar », est un blockhaus, qui a perdu toute valeur défensive par suite des dunes vives qui l'ont envahi et ont formé des amoncellements rapprochés. De plus, la présence de mares et de terrains détrempés dans les environs immédiats du poste l'infeste de moustiques qui rendent la vie intenable aux hommes et aux animaux. Aussi, depuis qu'il est heureusement remplacé par le poste de Chirfa, ne sert-il plus que de campement aux passagers.
Tout autour du «gassar » de Djado, l'eau à fleur de sol est légèrement natronée et très abondante.
Des marécages et des mares permanentes, recouverts de hauts roseaux, renferment du sel qui permettrait de reprendre l'exploitation abandonnée depuis plus de 50 ans. Mais, la cuvette est ravagée de paludisme et les gens empoisonnés de fièvres grelottent dans leurs cabanes. Les Toubou Gounda ont dû se retirer dans la montagne et ne viennent séjourner dans l'oasis qu'au moment de la récolte des dattes.
L'ancien chef du village de Djado, Maîné Sola, et son fils Iskoï, dont les louches intrigues ont fait justement suspecter le loyalisme, ont été refoulés en Tripolitaine.
La Palmeraie
La palmeraie, en tout 14.000 dattiers, est la plus importante de tout le Djado. Ses dattes sont avec celles de Ségueddin de première qualité et très appréciées. Elles sont supérieures même à celles d'In Gall et comparables à celles du Zeila quoiqu'un peu moins grosses. Dénoyautées, les Toubou les empilent dans des peaux de bouc et les débitent en tranches qui ont le goût d'une confiture légèrement solidifiée.
Le Gassar de Djado
Les «Gassar» du Djado sont tous du même type, mais celui de Djado est le plus intéressant et le plus important de tous, car il pouvait contenir 2.000 individus. C'est un rocher isolé, de 40 mètres de commandement, à pic à l'ouest et au sud-est, dont l'eau verte de marais couverts de roseaux de 3 mètres de hauteur, épais et impénétrables, repaire d'anophèles, baigne le pied. Du côté est court un fossé qui se remplit au moment des pluies. Tout autour sont essaimés les palmiers dont les branches bruissent sous le vent.
Le "gassar» est enfermé dans une haute muraille d'enceinte très forte, où un banco natroné, sorte de mortier très prenant, se mélange à la pierre. Le mur est encore en bon état et solide jusqu'à plus de 2 mètres. Au-delà, il est lézardé et écroulé par endroits. Dépourvu de créneaux, on voit encore à l'ouest où le mur est presque intact, le chemin de ronde profond de 0.70 m.
La porte est, qui s'ouvre de plain-pied sur le terrain faiblement incliné, a disparu. On gravit un sentier escarpé, qui n'est plus parcouru que par des chèvres, encombré de débris de terre et de pierres, on serpente dans un labyrinthe de ruelles tortueuses d'un mètre de largeur, qui montent en colimaçon, de venelles grimpantes ravinées par l'eau, qui se terminent sur le vide. On enfile des tunnels de 20 mètres de longueur, qui supportent des cases. Aux carrefours, de petites niches très basses, destinées à recevoir des réserves de vivres, sont aujourd'hui utilisées par les Toubou.
Architecture et Habitations
Il n'y a rien dans le vieux "gassar " Kanouri sinon les ombres crues projetées par le soleil sur les murs roux. Tout est silencieux au milieu des maisons de boue pressées et abandonnées. Les cases font corps avec les rochers sur lesquels elles prennent leur assiette, s'appuient et se mêlent à eux. Étroitement accolées, elles sont bâties avec des pierres plates de diverses dimensions, disposées en assises régulières et liaisonnées par du mortier de banco grossier, argile où les plantes s'accrochent.
La plastique extérieure de ces maisons est pardessus tout saharienne : elles sont cubiques, petites, basses et placées sans régularité. Une étroite porte y donne accès. Les fenêtres sont très rares et ne sont que des ouvertures d'aération pouvant servir de meurtrières, si bien que les chambres sont sombres. A noter leur forme assez particulière se rapprochant de la demi-lune ou de l'embrasure en fer à cheval.
Mais, c'est à l'intérieur que l'on se rend compte du délabrement de beaucoup d'entre elles. Il y a beau temps qu'elles sont vides. En y pénétrant on respire une odeur d'abandon. Certaines sont inhabitables.
Seuls les murs extérieurs, auxquels la patine du temps a donné une teinte rougeâtre, ont conservé leur solidité et tiendront encore longtemps. Les plus grandes pièces ont 3 mètres sur 3 mètres; les plus petites sont nombreuses et communiquent entre elles par l'intérieur. Fraîches, elles sont tristes comme des prisons, des tombeaux. Le silence y tombe et aucune voix n'anime ces ruines.
Il n'y a pas de cours carrées ou rectangulaires, la place ne le permet pas. Mais des silos et des pièces basses où était entassé le bétail, sont creusés. On y remarque aussi des couloirs resserrés sans utilité apparente, et des réduits obscurs au rôle mal défini. Rien n'y traîne, pas même de cendres mortes dans les foyers. Les ordures étaient déposées en dehors de l'enceinte à l'est où elles ont formé une butte.
Des maisons à deux étages, blanchies à l'intérieur, montrent des niches creusées dans la paroi pour abriter la lumière, et dans les angles des sortes de consoles hautes d'1 mètre. Des cases superposées sont pourvues de banquettes en banco en guise de lit.
Les plafonds bas sont aménagés avec des fûts de rôniers droits, supportant des branches de palmiers effeuillées, droites et serrées, puis des entrelacements de baguettes jointives et des faisceaux plats de six palmes reliées entre elles par des lanières et se croisant en croix de Saint-André en diagonale dans les coins; travail très soigné.
La Maison des Chefs
Une maison mérite une attention spéciale. C'est la vieille et grande habitation à trois étages des chefs, aux trois-quarts démolie, qui couronne le faîte. Elle présente un style très particulier, qui accuse dans le détail l'influence de l'extérieur et rappelle le style des "Ksour» du Sud-Algérien quelque peu déformé.
L'architecte a fait appel aux arcs et aux courbes. De cet observatoire on voit toute la cuvette de Djado, on aperçoit la ceinture de palmiers, la falaise découpée de la montagne et le sable du Ténéré, fauve de près et gris au loin. C'est tout de même un panorama dont la vue n'est pas trop payée d'une rude ascension.
Le gassar n'est pas doté d'un puits. L'eau était fournie par les mares du fossé ou par le puits de Tofoye qui s'ouvre près de la muraille est, réservoir naturel dans le rocher, toujours rempli par une source qui jaillit du fond.
Défenses et Fortifications
Des silos et des réserves de vivres étaient constitués dans les anfractuosités rocheuses des environs et murés pour les dissimuler aux pillards. Des guérites de forme plus ou moins régulière en pisé, perchées sur des rocs à 2 ou 3 kilomètres, étaient occupées en permanence par des guetteurs qui donnaient l'alarme au moment du danger. Solidement construites, elles sont encore en parfait état de conservation.
Les constructeurs n'ont manqué ni de hardiesse ni d'ingéniosité et ont exécuté leur travail intelligemment et habilement. Dans cette architecture, qui a défié le temps, on remarque une rudesse, une régularité, une simplicité de formes qui s'allient avec un certain souci de confort. Pas de motifs d'ornementation, pas de coupoles ni de voûtes, mais des toits en argamasses et en terrasses. Quelques détails seuls surprennent dans ce Ténéré aride et font évoquer le rude effort des Mzabites à l'orée du Sahara.
Vie et Défense des Kanouri
Une volonté s'est imposée évidemment aux Kanouri sous l'empire de la nécessité, car ceux-ci comme toutes les autres populations africaines, étaient insouciants et fatalistes. La lutte pour l'existence revêtait pour eux un caractère âpre.
Dépourvus de qualités militaires et cherchant avant tout la tranquillité, ils ne s'aventuraient pas en raison de l'insécurité des pistes et étaient sous la menace constante de leurs dangereux voisins Arabes, Touareg et Toubou.
Au cours des attaques qu'ils avaient à subir, ils se réfugiaient dans leur forteresse et y soutenaient un siège. Si l'entrée était forcée par un ennemi armé de fusils, ils garnissaient le mur d'enceinte, s'y défendaient, puis, s'il le fallait, refluaient dans les ruelles en chicane et montaient sur les terrasses où les razzieurs se gardaient de les acculer au désespoir. Ceux-ci se retiraient alors en emmenant leurs prises après avoir brûlé les palmiers.
Le Gassar Aujourd'hui
Aujourd'hui, cette étrange citadelle encore imposante, qui nous étonne par ses vestiges, appliquée au rocher, sorte de Mont Saint-Michel, est déserte. Il s'en dégage une impression non de vie mais de pittoresque. On a la vision d'un lieu habité dont les habitants seraient partis sans espoir de retour. Ses venelles grimpantes, les alvéoles béantes de ses maisons éventrées comme une ruche vide, ne sont plus peuplées que par d'affreuses bêtes rampantes, des lézards, des serpents et des scorpions.
Les vieilles fées maléfiques, les génies malfaisants et les esprits malins y sont tapis invisibles et y jettent leurs sortilèges. Les indigènes n'y entrent pas sans une secrète terreur et sans se livrer à des gestes propitiatoires.
Origines et Histoire
Quelles sont les origines de ce "gassar "? Comment réveiller le souvenir de sa création? Là-dessus on ne sait rien, et les traditions qui ont survécu à son abandon ne sont que des légendes jaillies de l'imagination de cerveaux primitifs. Le mystère n'a pas été élucidé quoique le sujet soit digne de nos curiosités. D'ailleurs, les recherches sont malaisées dans ce pays où les gens ne savent rien ou ne veulent rien dire, et où l'érosion éolienne et le sable désagrègent et déforment les reliefs terrestres.
Il est probable que la fondation de cette forteresse est ancienne, sans que l'on puisse préciser. Il est certain qu'elle a été édifiée par des sédentaires, qui cultivaient la palmeraie, et qui s'y abritaient lors des incursions des nomades. Ont-ils été réduits par les pillards ou se sont-ils dispersés volontairement? On l'ignore. En tous cas, elle était habitée bien avant l'occupation française, puisque de mémoire d'homme nul ne se souvient qu'elle ait été peuplée. Il semble bien, si l'on considère que les ruines sont encore assez bien conservées et que certaines maisons sont encore en bon état, que l'on puisse admettre qu'elle était occupée il y a 100 ou 120 ans.
Djaba
Djaba, exactement Yaba, dominée à l'est par des dômes dus à l'érosion éolienne des sables chassés de l'est, exhibe sur un rocher un "gassar "du même type que celui de Djado, mais beaucoup plus réduit. Un petit puits naturel ouvert dans la fente d'un roc se remplit de l'eau qui coule d'une source. Sa palmeraie compte 2.000 dattiers.
Sa saline est la première qui ait été exploitée dans toute la région, y compris le Kaouar. Le sel en paillettes cristallisées est livré tel quel, sans être comprimé, ce qui lui donne une plus-value. Meilleur que celui de Bilma, très apprécié par les Touareg, il est vendu plus cher que les autres sels, car il est très blanc, pur, et ne contient ni natron ni terre.
Le gisement a été remis en exploitation cette année par le chef de village qui en est propriétaire. Celui-ci n'exige pas de redevances. Il s'est réservé un tiers et a concédé deux tiers aux gens de tout le Djado qui fournissent une soixantaine de travailleurs. L'ex-goumier Abdallah Arzimi y est particulièrement actif.
Le pâturage est pauvre à Djaba et se borne à des arbres, "téfi " et "édri " et à un peu de paille, "afri ", "guinchi "et " mayougou ".
Ce lieu est parfois habité par des gens de Djaba, qui y installent temporairement leurs huttes de branchages, le pâturage pour chameaux et chèvres, quoique assez maigre, étant meilleur que celui de leur oasis : des épineux, "téfi » et «édri » et de la paille, "guinchi», "afri» et "mali», auxquels il faut ajouter le «you» (salvadora persica) et le «mangani» plante rampante.
A proximité le grand Kori nord-sud d'Adergou est parsemé d' "édri» et de touffes de «ziuri».
Une piste directe à travers la montagne de Djado mène à Toummo ( 260 kil.) et à Bibane Mechrou (375 kil.) sur la route de Tedjéré.