Béchiké / Bassiké (Bèske) — Gorge et Peintures Rupestres

Extrait de Du Sénégal au Cameroun — Lt-Colonel de Burthe d’Annelet (1932–1935), T. II, p. 980 et suivantes

Géographie et Conditions Locales

Béchiké ou Bassiké ou Beské (26 kil., alt. 530 m.), est situé dans une gorge pittoresque enserrée entre de hautes murailles à pic de 80 m., qui se rapprochent parfois à 6 m. Un ouadi y prend naissance, coule en temps de tornades et laisse des mares dans les tournants. En saison sèche, un puits fournit l'eau de la nappe, qui est à faible profondeur.

A sa sortie du défilé, la rivière traverse un cirque de 200 m. de diamètre, et va se jeter au Nord-Ouest dans l'ouadi Baki.

De beaux épineux plaquent à terre une ombre parcimonieuse, et des touffes de « mrokba » sont juchées sur des buttes de sable. Des damans paressent sur les rochers et disparaissent dans leurs trous à la moindre alerte. Des bandes de tourterelles volettent de tous côtés dans un froufroutement d'ailes, Le jour, les mouches sont innombrables et collantes, et la nuit, les moustiques font entendre leur zézaiement désagréable.

La Grotte et la Résistance des Peintures Rupestres

L’ouadi en temps de crues s'engouffre dans un renfoncement de la berge de sa rive droite, où il a creusé une grotte à deux ouvertures. Ses violents tourbillons ont effacé ou lessivé des peintures rupestres basses jusqu'à 1 m. 50 du sol ; mais au-dessus, celles-ci ont été assez « nourries » et mordantes pour résister et tenir même lorsqu'elles sont atteintes et lavées par les eaux. Leur coloris délicat a conservé presque toute sa fraîcheur, et cela est à remarquer.

Je calque les contours de ces peintures (« gianar», gor.), de style réaliste et monochromes. Les figurations humaines sont d'un dessin fin et près de la réalité. Les épaules carrées et les tailles de guêpe des personnages du rocher de Fada ont disparu. Les bras et les jambes sont soignés, les proportions du corps sont respectées, et les attitudes bien étudiées ont du mouvement. La tête d'un homme semble parée de la mèche libyenne. Des femmes sont vêtues de robes ou de pantalons, et les plis de leurs corsages sont figurés.

Figures Animales et Qualité du Dessin

Les figures animales les plus communes sont celles de la vache et du boeuf. Une vache est représentée avec les taches de son pelage. Un grand boeuf présente ses cornes de face et d'une vérité frappante, quoique l'animal soit de profil.

Un troupeau de 5 petits boeufs est rendu avec finesse et une exactitude remarquable. Un cheval en station, attitude exceptionnelle, dénote dans les lignes générales de son corps, de la part de l'artiste, un souci évident de la ressemblance ; sa queue même, ce qui est rare, retombe en un long pinceau conforme à la réalité. D'autres chevaux en assez grand nombre sont très effacés, mais on les devine.

Un lion bien dessiné, la croupe puissante, se jette la gueule ouverte sur un girafeau, qui se réfugie sous sa mère surprise par cette attaque, et est aisément reconnaissable. Une hyène, criante de vérité, s'enfuit, peut-être poursuivie par un homme armé. Une panthère, le corps exagérément étriqué, expose une musculature du cou, des épaules et des membres, tout à fait disproportionnée, mais sans doute intentionnelle. Au plafond, s'étale un chameau de couleur ocre en bon état de conservation.

Autres Peintures et Atmosphère Nocturne

En face de cette grotte, sur les assises gréseuses de la rive gauche de l'ouadi courent des peintures de boeufs en grand nombre et d'autres animaux, ces derniers à peu près effacés et impossibles à distinguer.

A 100 m. en amont, on remarque sur les rochers de la rive droite et à 30 m. au-dessus du thalweg, des images de bovidés mêlées à des silhouettes d'hommes, de femmes, de garçons, de couleur rouge, noire ou blanche. L'escalade de ces rocs abrupts est difficile, mais n'est pas impossible.

La nuit est tiède et claire. La lune dans son plein, énorme au milieu des étoiles clouées pêle-mêle, découpe des ombres fantastiques, baigne de sa lumière argentée et pare de romantisme ce décor d'opéra, ces roches de formes imprévues et prodigieuses, qui semblent posées là comme pour confondre l'imagination. L'érosion capricieuse y a créé une admirable architecture orographique et médiévale, un ensemble merveilleux de châteaux forts moyenâgeux, qui aurait ravi Viollet-le-Duc.

De grandioses murailles à pic bordent la gorge étroite, haut campées de masses écrasantes, comme les tours de Jéricho ou le « Krak des Croisés », qui surveillent la vallée. Là, un donjon féodal en ruines, encore fier, dresse ses tours en poivrières, ses clochetons d'échauguettes, dans son corselet de remparts aux créneaux irréguliers, qui se creusent en voûtes où l'on cherche la herse et les mâchicoulis. Ces roches d'aspect ruiniforme et turriforme, font figure de burgs dignes de la chevauchée des Walkyries et des songes de Victor Hugo. Dans la nuit blafarde, elles semblent tirées des eaux-fortes aux traits durs, que dessinait pour ses prestigieuses illustrations des enfers de Dante le cerveau imaginatif de Gustave Doré. L'ombre aidant, l'illusion est complète. Cette décoration fabuleuse est si réussie, qu'on ne se lasse pas de l'admirer et qu'on a envie d'applaudir.

Source : Lt-Colonel de Burthe d’Annelet — Du Sénégal au Cameroun , T. II (1932–1935), p. 980 et suivantes.