Beskéré / Bachikéré — Description du cirque (Tchad/Soudan)
Extrait de Du Sénégal au Cameroun — Lt-Colonel de Burthe d’Annelet (1932–1935), T. II, p. 998
Description générale et Morphologie
Le lieu-dit Beskéré ou Bachikéré est un vaste cirque irrégulier affectant une forme allongée et axé à peu près exactement Est-Ouest. Il est vraisemblablement dû à l'érosion d'un massif composé de couches de duretés différentes. Les parties centrales plus tendres ont disparu, alors que celles de la périphérie plus résistantes ont subsisté.
Cette sorte de cul-de-sac, long de 1.600 m. et large de 200 à 400 m., est fermé de toutes parts, mais franchissable en plusieurs points au Nord et à l'Est. Il est encadré par le Mont Mayouli, dont les à-pics de 80 m. de puissance, bordés à leur base d'éboulis, recèlent une petite source. Une brèche conduisant à l'ouadi Kettebi, le sépare du Mont Tourlino, aux flancs inaccessibles de 70 m. de relief, et au pied duquel se tassent humblement des cônes bizarrement modelés.
La Muraille et le Chaos Lithique
Une très raide falaise gréseuse barre le fond du cirque que les agents atmosphériques ont fortement ruiné. Si ceux-ci n'ont pu détruire son profil rectiligne, qui apparaît nettement en quelques endroits, ils ont tronçonné la montagne, l'ont découpée, et en ont détaché des masses, qui forment des avancées dans un magnifique chaos, où sont rassemblés les accidents topographiques les plus curieux et les plus divers.
Cette muraille déchiquetée, sommée de blocs en équilibre prêts à chanceler sur leurs bases, ces rocs artistement façonnés et richement ciselés, offrent une étrange réunion de pitons en hémicycle, longs, effilés, comme des quilles gigantesques, de pointes phalliques dénommés Daétili, qui s'érigent au pied dressées, de colonnes turgescentes, et de monolithes de blocs arrondis outrageusement impudiques, s'emparent impérieusement du regard, et tels qu'un esprit imaginatif, poussé par la concupiscence, risquerait de flairer l'obscène, dans cette nature dépouillée, à nu, et qui contrevient aux bonnes moeurs.
Là, le cirque est troué de 2 passages, qui mènent vers le Nord à la citerne de Boro et à la mare de Sobro.
La muraille se poursuit, crêtée d'excroissances aplaties, découvre dans une fenêtre un petit piton étroit dressé sur l'horizon comme une statue, et se hérisse de pointes biscornues. Au Sud, elle se relève au Mont Ténamanta de 60 m. de commandement, pour s'abaisser ensuite brusquement en une longue suite de rochers aux crêtes en dents de scie et aux flancs criblés d'une multitude de cônes écrasés. Ces hauteurs de moins en moins saillantes se renflent au Sud-Ouest par le bloc Arrhon (prononcer on comme rond), curieuse tour massive vigoureusement campée sur un socle, qui donne naissance à une source importante, à une grande mare, et à un ruisseau, qui se perd dans le sable après une brève course. Cette ceinture de rochers marqués par l'âge, aux lignes sévères et aux traits aigus, ces rocs rudement burinés et patiemment patinés, ces pitons couleur de rouille ou de pain grillé, sont dans le grand livre de pierre de la nature, comme la signature des lointaines époques du monde.
Le Fond du Cirque, Mares et Faune Aquatique
Le fond du cirque se bifurque à l'Est par la vallée dont la tête est dominée par les pitons Daétili, et au Sud-Est en une gorge adjacente en cul-de-sac, resserrée à 20 m. entre de beaux rochers en étages, aux flancs bruns ou rougeâtres à pic, dont les plus élevés dépassent 100 m. De nombreux hyphènes la bordent d'un côté et, de l'autre des épineux et des arbres touffus, qui forment d'épais fourrés.
De grandes mares reliées par des ruisselets ramifiés, qui meurent bientôt absorbés par le sable vorace, constituent une aiguade très fréquentée par les campements avoisinants, eau inépuisable, claire et pure, peuplée de grenouilles (« koko », gor.) et non de crapauds, et de petits poissons longs comme le doigt. Ils ne sont pas de la même espèce qu'à Archéï mais du genre goujon, ne sentent pas la vase, et sont comestibles quoique amers.
Plus loin, la gorge se rétrécit à quelques mètres surplombée par des rochers très découpés, sculptés de 40 à 50 m. de hauteur. Elle est obstruée par des roseaux de diverses sortes, et barrée dans toute sa largeur par deux grands bassins principaux, qui défendent le passage.
Les Piscines Naturelles et la Légende des Crocodiles
Il faut se résoudre, si l'on veut céder à la curiosité, à se débarrasser de ses vêtements et à se livrer au plaisir de la natation dans ces piscines naturelles profondes, je pense, de 4 à 5 m., bien que les indigènes, qui ont toujours une tendance à exagérer, lui assignent avec assurance une profondeur de plus de 10 m.
Je n'ai remarqué aucune trace de caïmans et je n'ai vu aucun de ces sauriens allonger sa carapace sur le sable. Mais, les gens, qui m'accompagnaient, m'ont affirmé que ces bassins en renfermaient, et les Bideyat voisins que j'ai interrogés, m'ont unanimement confirmé cette affirmation. Les Européens semblent ignorer ce fait qui, à ma connaissance n'a jamais été relaté. Je ne suis pas autrement surpris de l'existence à Beskéré de ces crocodiles en miniature. Ce coin est un habitacle plus favorable, plus retiré, moins facilement abordable et mieux protégé contre les vues que la gorge d'Archeï. On ne saurait s'étonner qu'ici comme à Archeï des caïmans attestent ce passé humide du Sahara avant la période sèche actuelle, qui a amené la régression de la grande faune. Eléments plus résistants, ils ont subsisté, réduits en nombre et en taille dans ces lieux où ils vivent leur existence précaire.
Les bassins traversés à la nage, on se trouve en présence de 2 ravins encaissés qui, sinueux, grimpent vers le Sud-Est à 80 m. de hauteur sur la montagne où ils prennent naissance. Les indigènes ont quelque répugnance à les remonter, s'imaginant qu'ils sont le domaine des démons, quoique Beskéré le génie du lieu, n'ait pas une trop mauvaise réputation de méchanceté.
Au sommet, plus de 30 sources sourdent de tous côtés au bas des rochers de grès brun clair dont certaines parties sont en surplomb. Leur débit très important n'a jamais varié. Elles dévalent en ruisselets, s'épandent le long des pentes abruptes, forment des trous d'eau, plus abondamment dans le ravin de l'Est que dans celui de l'Ouest, et alimentent les bassins permanents ci-dessus mentionnés. Ces ravins, et la gorge qui leur fait suite, sont naturellement envahis par les eaux torrentielles des orages, qui ont laissé des dépôts à 2 m. au-dessus du fond.