Heinrich Barth au djebel Idinen

Kasr Djenoun, « le Palais des fantômes » – extrait de Voyages et découvertes dans l'Afrique

Djebel Idinen
Transcription ancienne nettoyée des principales erreurs d'OCR. Le texte garde le phrasé de la traduction française du XIXe siècle, mais il est ici découpé pour une lecture plus claire.

La vallée de Tannessof

Finalement, en contournant le versant du groupe de montagnes, nous arrivâmes dans la vaste vallée Tannessof, où nous eûmes un point de vue aussi grandiose que merveilleux. Devant nous s'étendait la crête aiguë et isolée de l'Idinen, et à notre gauche la longue chaîne de l'Akakous, richement illuminée des rayons du soleil couchant.

Le sommet le plus élevé, à la pente escarpée, avec son château fort et ses créneaux, brillait d'une éblouissante blancheur ; la pente inférieure, plus douce, quoique sauvage et déchirée, étalait ses couches de marne d'un rouge foncé.

La vallée est large d'environ cinq milles anglais, et se trouve bornée à l'ouest par des collines, dont le vent avait enlevé le sable blanc, qui parsemait toute la surface de la vallée. Aussi dûmes nous nous établir dans un terrain sablonneux où ne croissait pas le moindre brin d'herbe, ou dont, tout au moins, la rare et maigre végétation était ensevelie sous le sable.

Kasr Djenoun, le Palais des fantômes

Le lendemain, 14 juillet, nous allâmes vers le midi, en suivant l'aride et large vallée de Tannessof. La monotonie du site n'était interrompue, de temps à autre, que par quelques talha, quelques buissons d'ethel, ou des herbes rabougries.

Devant nous s'étendait la cime fantastique du mystérieux mont Idinen, que les indigènes nomment habituellement Kasr Djenoun, « le Palais des fantômes ». Au-dessus de la vallée s'élève une chaîne de montagnes en forme de fer à cheval, qui ressemble à une suite de murailles et de tours colossales.

Les Touareg croient en effet que la montagne est habitée par des esprits, et en regardent l'ascension comme une profanation. Lorsque Richardson, dans un voyage antérieur, faillit y perdre la vie, ils étaient fermement convaincus qu'il avait été égaré par de mauvais génies ; et cette idée superstitieuse devait recevoir une confirmation nouvelle.

Le projet d'ascension

Malgré, ou peut-être plutôt à cause des représentations de nos amis de Rhat, qui avaient voulu nous empêcher de risquer notre vie dans une visite sacrilège aux mauvais esprits, nous résolûmes, Overweg et moi, de gravir la montagne et d'en faire un examen approfondi.

Notre détermination n'était pas dictée par le caprice et l'obstination, mais j'étais convaincu que l'Idinen était un ancien lieu d'adoration, et que je pourrais y trouver des sculptures ou des inscriptions dignes d'intérêt. Overweg, de son côté, voulait étudier la structure géognostique de la montagne.

L'après-midi, lorsque nous dressâmes nos tentes dans les environs du puits de Tahala, il était trop tard pour effectuer notre projet. Je m'étendis à l'ombre d'un beau talha, et après avoir tracé un croquis de la montagne qui s'étendait devant moi, m'abandonnant au sommeil, je vis en songe les découvertes du lendemain.

L'ascension solitaire

Mon dies ater était venu. Le matin du 15 juillet nous étions prêts de bonne heure. Ce fut en vain que nous nous adressâmes encore à Hatita et à Outeti pour obtenir d'eux un guide ; leurs scrupules religieux restèrent inébranlables.

Il était convenu que notre caravane allât jusqu'à la source prochaine, vers laquelle j'espérais retrouver mon chemin en redescendant de la montagne. Je me mis donc en route seul, portant sur le dos une petite outre contenant de l'eau, et muni d'un peu de biscuit sec et de quelques dattes. Overweg me suivit plus tard, et à mon insu, accompagné d'un domestique que lui avait envoyé Richardson.

Au commencement tout alla bien, quoique j'éprouvasse beaucoup de peine à traverser une vaste plaine aride, toute couverte de monceaux de sable et de cailloux noirs. Je traversai ensuite une espèce de fossé abondamment pourvu d'herbe, et qui serpentait entre les monticules de sable, vers la vallée.

Ma présence y fit lever quelques antilopes de l'espèce nommée moher par les Arabes ; mais elles se tinrent bientôt tranquilles, probablement à cause de leurs petits, et restèrent me regarder en agitant la queue.

Le précipice et la déception

Poursuivant mon chemin sur le sol noir et pierreux, je commençai à me sentir affaibli par la chaleur du soleil. En outre, la distance de notre campement à la montagne était plus grande qu'elle ne paraissait au premier abord. Je n'avais pas distingué la forme semi-circulaire de la chaîne, et je m'apercevais que la partie moyenne, qui me semblait la plus aisée à gravir, était aussi la plus éloignée.

Je pris donc vers l'est, mais là je rencontrai un obstacle plus sérieux encore, car en montant le plateau, je tombai soudain sur un vaste précipice qui me barrait le chemin vers la montagne. Ce ne fut qu'en appelant toute mon énergie à mon aide que je parvins à descendre dans le gouffre pour remonter de l'autre côté.

Complètement épuisé, j'atteignis enfin la crête qui s'élève, semblable à une muraille, au sommet de la courbe. Je constatai que cette masse de montagnes se composait généralement de couches horizontales de marne reposant sur un lit de pierre calcaire. Sur le versant, je découvris un vaste chaos de blocs de rochers tombés du haut de la montagne.

Quant aux inscriptions que j'avais rêvées, il n'y en avait pas plus que de bois de palmiers ensorcelés, qui n'existaient que dans la cervelle de nos amis les Touareg.

L'égarement dans la chaleur

Mécontent, épuisé de fatigue, je regardai autour de moi avec angoisse ; il était dix heures, j'étais sans le moindre abri contre les rayons du soleil dont l'ardeur croissait toujours, et je me sentis forcé de me coucher à terre. Mais le repos sans ombre et sans une nourriture fortifiante était inefficace.

Ma faiblesse ne me permettait pas de manger un morceau de biscuit sec ou une datte, et ma petite provision d'eau suffisait à peine à calmer ma soif ardente. Appréhendant que la caravane ne continuât sa route pendant l'après-midi, dans la pensée que je l'aurais devancée, je rassemblai enfin tout mon courage pour atteindre le camp, s'il était possible.

Je redescendis dans le gouffre pour retourner dans la plaine et chercher la source en question. Il faisait une chaleur horrible, et, tourmenté par la soif, j'avalai d'un seul trait tout ce qu'il restait encore de ma faible provision d'eau. Je croyais ainsi me rafraîchir mieux qu'en buvant à petits traits insuffisants. Mais je m'aperçus que l'eau pure ne m'avait guère ranimé. Il était environ midi.

Le silence de la vallée

J'atteignis enfin la vallée, et je jetai encore un regard sur la montagne grandiose et sauvage. Mais lorsque je repensai à mon chemin, je vis que je m'étais trompé de direction. Je gravis à grand-peine un monticule de sable pour jeter un coup d'œil sur la vallée, mais je n'aperçus pas une tente, pas un être vivant.

Je tirai un coup de pistolet pour me faire entendre : pas de réponse. Le vent d'est qui soufflait violemment pouvait avoir porté le son vers le désert. Je me traînai péniblement un peu plus loin, entre les monticules de sable, et je tirai un second coup de pistolet, mais aussi vainement que la première fois.

Je me mis alors dans l'idée que la caravane pouvait encore être en arrière, et je me tins malheureusement dans la direction de l'est. Après avoir regardé pendant quelque temps autour de moi, ce fut avec une joie inexprimable que j'aperçus, à une petite distance, quelques petites huttes rondes appuyées contre des ethel, et couvertes de longues herbes. Je me hâtai d'y courir, mais ces huttes étaient désertes ; je n'y trouvai ni un être vivant, ni une goutte d'eau.

Mirage et première nuit

Mes forces m'avaient complètement abandonné. Je m'assis, ayant en face de moi toute l'étendue de la vaste vallée. J'espérais encore apercevoir bientôt notre caravane ; je crus même, un moment, distinguer dans l'éloignement un convoi de chameaux. Mais c'était une illusion, rien au monde ne produisant plus de mirages que les vallées et les plaines du désert échauffées par l'ardeur du soleil.

C'est pourquoi les Arabes, qui ont éprouvé de tout temps ces déceptions, ont peuplé le désert d'esprits qui égarent le voyageur solitaire et le détournent de son chemin.

Finalement je me levai de nouveau, mais j'étais si faible que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes. Le soleil baissait, et il me fallait songer à savoir où passer la nuit. J'avais le choix entre une cabane et l'ombre d'un ethel qui était à peu de distance et que mon imagination tourmentée m'avait fait prendre, pendant quelque temps, pour la bascule d'un puits.

Je choisis l'arbre, et ce fut avec des efforts inouïs que je me traînai jusqu'à lui. Je voulais faire du feu pour indiquer ma présence à mes compagnons, mais la force me manqua pour réunir un peu de bois. Je sentais comme une fièvre s'emparer de moi. Je me couchai presque sans connaissance.

Les coups de pistolet dans la nuit

Au bout de deux heures je me levai et regardai autour de moi : il faisait complètement noir. Ce fut avec une joie indescriptible que j'aperçus vers le sud-ouest un grand feu dans la vallée. Il était évident que mes compagnons étaient à ma recherche. L'espoir me rendit des forces nouvelles.

M'élevant le plus haut possible, je tirai un coup de pistolet. Je suivis avec confiance le bruit retentissant de l'explosion, répété par les échos de la vallée. J'écoutai longtemps : rien qu'un silence de mort. Je voyais toujours au loin la flamme qui s'élevait vers le ciel comme un vain signal.

Après un long intervalle, je fis feu une seconde fois, sans plus de succès. M'abandonnant à mon sort, je me laissai retomber à terre sans pouvoir m'endormir, dévoré d'une fièvre ardente, aspirant au lendemain avec autant d'impatience que de terreur.

Le deuxième jour sans eau

Enfin l'obscurité pâlit, et je vis venir le crépuscule. Tout était calme et silencieux. J'essayai de faire encore un dernier signal à mes amis. Rassemblant toutes mes forces, je mis une forte charge dans mes pistolets. Je tirai une fois, deux fois ; je pensais que le fracas devait réveiller même les morts, en roulant d'échos en échos dans la vallée. Mais aucune réponse ne vint frapper mon oreille.

Le soleil montait à l'horizon, et je le considérais avec effroi, car la chaleur du jour devait rendre ma situation plus intolérable encore. L'arbre sous lequel je me trouvais était vieux et portait de grosses branches, mais sur lesquelles il n'y avait pas une feuille. À chaque instant, je rampais de côté et d'autre, changeant de position pour tâcher de me mettre à l'abri des ardeurs du soleil sous ces branches dépouillées.

À midi, le dernier vestige d'ombre disparut, laissant exposé aux rayons brûlants du milieu de la journée mon front dévoré de fièvre. Je souffrais si cruellement des tourments de la soif, que je suçai mon propre sang pour me désaltérer. Enfin je perdis connaissance et je tombai dans une sorte de délire.

Le sauvetage

Ce ne fut que lorsque le soleil commença à descendre derrière les montagnes que je revins à moi. Me soulevant pour jeter encore un triste et dernier regard dans la plaine, j'entendis soudain le cri d'un chameau frapper mon oreille, comme le son le plus beau que j'eusse entendu de la vie.

Je me levai un peu plus, et j'aperçus, à quelque distance, un Targi qui arrivait lentement en regardant de tous côtés. D'une voix éteinte je pus encore lui crier : « aman, aman ! » De l'eau, de l'eau ! Ce fut avec une joie sans nom que je l'entendis aussitôt me répondre : « ittoua, ittoua ».

En quelques instants, mon sauveur se trouvait à mes côtés, me lavant et me bassinant la tête, tandis que je lui disais instinctivement à plusieurs reprises : « El hamdou lillahi, el hamdou lillahi ! »

Les recherches du camp

Pendant tout ce temps on était, au camp, dans la plus grande inquiétude à mon égard. Overweg avait pris, la veille, un autre chemin, et était revenu seul à cinq heures et demie de l'après-midi. Le même soir encore, il s'était mis à ma recherche avec plusieurs autres, mais il revint à minuit sans avoir trouvé de moi la moindre trace.

Le lendemain matin, deux détachements se mirent en campagne, dont l'un, se dirigeant vers le nord, reconnut l'empreinte de mes pas. Cette découverte était importante, car elle indiquait que je n'étais pas allé à Rhat.

Il est vrai que l'on avait peu d'espoir de me retrouver vivant, car les indigènes prétendent que l'on ne saurait vivre plus de douze heures, égaré au désert, pendant les chaleurs brûlantes de l'été. Mais on voulait tenter tous les moyens possibles, et l'on promit une récompense de cinquante piastres à qui me retrouverait.

Un Targi qui traversait sur son chameau la plaine suivit mes traces sans les perdre de vue. Lorsqu'il ne les distingua plus sur le sol dur et pierreux, il n'en fut pas moins certain que je devais me trouver dans le voisinage, et il aiguillonna son chameau pour le faire crier, afin de m'avertir, si j'existais encore.

Retour au camp

Il me fit boire avec précaution, mais dans mon état fiévreux je trouvai l'eau fort amère ; il me mit ensuite sur son chameau et me ramena en hâte au camp. Notre joie fut excessive en nous retrouvant, et je remerciai cordialement mes amis des peines et des inquiétudes qu'ils avaient éprouvées pour moi. Je ne pouvais presque pas parler, et je fus incapable de manger pendant trois jours.

Ma constitution robuste me sauva en cette circonstance, et le lendemain, 17 juillet, je pus supporter les fatigues de la marche. Nous nous tînmes plus près du versant de l'Akakous, et nous traversâmes la vaste vallée d'Ighelfannis, qui est une continuation de celle de Tannessof.

Source : Heinrich Barth – Voyages et découvertes dans l'Afrique – T1 p.121 et suiv.