Gogo (Gao) — Heinrich Barth

Extrait de Voyages en Afrique — 1853

À la nuit, nous arrivions dans un misérable village aux huttes de natte : c'était Gogo, la célèbre capitale, autrefois, du grand empire nègre des Sonrhaï.

Le Niger de Gogo à Saï — Retour à Koukaoua

Dans l'obscurité de la nuit, nous nous étions établis en une sorte de place, entourée de huttes hémisphériques en natte et bornée, du côté du fleuve, par un groupe épais de beaux arbres. Vers le midi, s'élevait une haute construction en forme de tour. Curieux de voir au jour l'antique et célèbre ville, je me levai de grand matin, après une nuit de sommeil réparateur; car depuis que j'avais appris, par les manuscrits d'Ahmed Baba, que Gogo fut jadis le centre du vaste empire Sonrhaï, j'avais nourri le plus vif désir de visiter cette historique et remarquable cité, d'où étaient sortis tant de princes puissants et victorieux, et qui avait été la capitale d'un État si considérable.

La Grande Mosquée en Ruines

En sortant de ma tente, je me trouvai justement en face de l'édifice, dont les lignes grossières m'avaient rappelé, dans l'ombre de la veille, les monuments d'Agadès. Cette massive tour en ruines était le dernier vestige de la grande mosquée (Djingere ber), qui servait en même temps de sépulture au puissant conquérant Mohammed El Hadj Askia; c'était tout ce qu'il restait encore de tant de splendeur et de gloire. La nature seule semblait avoir conservé la richesse à laquelle Gogo devait autrefois une partie de sa célébrité; en effet, toute la place était entourée d'un magnifique rideau d'arbres, parmi lesquels se trouvaient de hauts dattiers, des tamariniers et des sycomores; j'y remarquai même quelques Bombax, mais ils étaient peu robustes.

Le Niger et les Vestiges de l'Ancienne Splendeur

Après avoir joui pendant quelque temps de ce beau spectacle, je me dirigeai, avec mon domestique Schoua, vers le Niger; mais, sortant du fourré d'arbres, je ne trouvai, au lieu du majestueux fleuve, qu'un petit embranchement sans importance qui, se rapprochant beaucoup de la ville, contenait trop peu d'eau pour être navigable. Entre cet embranchement et le fleuve, s'étendait un vaste bas-fond qui n'est couvert d'eau que lors des grandes crues; il se peut que le mouvement y soit alors plus considérable, mais à ce moment je n'y vis qu'un seul bateau convenable, à côté de plusieurs autres plus ou moins hors d'état de servir.

Aux endroits les plus élevés du bas-fond ainsi que sur la rive opposée de l'Aribinda, s'élevaient encore quelques huttes, tristes vestiges de l'ancienne splendeur de la capitale, qui s'étendait autrefois jusqu'au delà du fleuve et semble avoir eu une circonférence de trois lieues. Aujourd'hui Gogo n'est guère plus qu'un village et consiste en trois ou quatre cents huttes réunies en groupes épars.

Rencontre avec les Habitants

Lorsque je revins du fleuve, les femmes sortirent de leurs frêles demeures et vinrent nous entourer en s'écriant gaiement : « Nassara, nassara, Allah akbar! » (« Un chrétien, un chrétien, Dieu est grand! ») Toutefois, elles semblaient faire beaucoup plus attention à mon jeune Schoua qu'à moi-même, car elles se mirent à danser autour de lui avec une vivacité réellement séduisante.

Quelques-unes d'entre elles avaient les traits assez réguliers, la taille bien prise et les proportions du corps symétriques. Toutes étaient vêtues de même, c'est à dire d'une large pièce de grosse étoffe de laine à rayures bariolées, attachée sous le sein et retombant presque sur la cheville; ce vêtement simple était maintenu par une couple de lisières passant au dessus de l'épaule, ou tout uniment noué par derrière.

Architecture de la Grande Mosquée

Je me dirigeai vers les restes de la grande mosquée, qui formait autrefois le centre de la capitale. Elle se composait, dans l'origine, d'une construction peu élevée, flanquée de deux grandes tours à l'est et à l'ouest; la cour dont s'entourait l'édifice était close par un mur. La tour orientale gisait en ruines; l'autre était encore en assez bon état de conservation mais, loin de briller par sa beauté architecturale, elle ne se faisait remarquer que par la grossièreté de ses formes.

Cette tour s'élevait en sept étages dont le diamètre décroissait graduellement, de sorte que le dernier semblait n'avoir qu'un peu plus de 15 pieds de côté, tandis que l'étage inférieur en mesurait de 40 à 50; la hauteur de la tour était d'environ 60 pieds. Malgré la ruine de l'édifice, les habitants de Gogo venaient faire encore leurs prières quotidiennes en ce lieu consacré, où reposaient les cendres de leur plus illustre souverain, et qui formait autrefois le centre de la partie la plus animée de la capitale; actuellement, ces lieux étaient tristes et à moitié abandonnés et rien n'était resté de la vie bruyante de la royale cité qui était en même temps la place commerciale la plus considérable de l'époque.

Méditations sur les Destinées de Gogo

Je retournai dans ma tente, méditant profondément sur les destinées de cette antique métropole, et sur les mystérieux flots des peuples dans cette partie du globe encore presque inconnue, se succédant sans relâche et disparaissant tour à tour, presque sans laisser de traces de leur présence ni des progrès sociaux accomplis.

Source : Heinrich Barth - Voyages en Afrique - 1853 (Chapitre V, p. 165-168)