Panne Moteur et Négociation à Sélima
Extrait du récit de voyage de Ladislaus E. Almásy – Sahara Inconnu
Les Steyr de l'expédition, Type 40/45 ou 70, d'origine autrichienne
La Panne Imprévue, le Diagnostic et le Plan d'Urgence
Puis nous continuons la route, car nous voulons absolument arriver à Sélima dans la journée.
Depuis un moment je suis préoccupé par la température du liquide de refroidissement qui ne fait qu'augmenter. Est-ce que le vent latéral pourrait perturber le refroidissement? Nous roulons très vite, souvent entre soixante-dix et soixante-quinze kilomètres à l'heure. Je me demande si la machine de Liechtenstein chauffe autant. Peut-être est-ce parce que nous montons sans arrêt ? Mes pensées se bousculent, je jette un œil inquiet sur le manomètre, le moteur donne des signes de fatigue... immédiatement je tourne le volant contre le vent, en vain ! Le petit bruit métallique venant de l'intérieur de la machine détruit tout à coup tous mes espoirs. Je le sais, avant même que la voiture ne se soit arrêtée, le moteur est mort ! Les freins crissant, l'autre véhicule stoppe à côté de moi. Liechtenstein en descend, l'expression de mon visage n'augure rien de bon.
La gorge sèche, je lui réponds:
Le vent continue de faire voler des bancs de sable sur la plaine. Silencieux, je prends mes outils et commence à examiner la machine. De longues minutes passent. L'air extrêmement sérieux, les Soudanais observent la masse métallique inerte. En apparence impassibles, je sens qu'ils suivent chacun de mes gestes avec grande attention. Est-ce la fin d'une de nos montures?
Rapidement je comprends ce qui s'est passé. Il y a quelque temps, j'avais abîmé le filtre de la pompe à huile en le nettoyant, sans prêter plus d'attention à cette fine fissure. Le vent latéral a sans doute fait entrer du sable par l'ouverture de remplissage d'huile, celui-ci est passé par le filtre fissuré jusqu'à la pompe et enfin jusqu'à l'arbre à cames. L'arrière est brûlant, l'arbre est bloqué et je sais bien qu'une réparation est impossible maintenant.
Nous sommes à cent quatre-vingt kilomètres de Halfa et notre réservoir d'eau n'est pas énorme. Il était prévu de remplir les grands réservoirs seulement à Sélima, après que les voitures se soient allégées du fait de la consommation d'essence.
Nous réfléchissons à une solution. Je ne vois qu'une possibilité: enlever le moteur et l'emmener avec la deuxième voiture à Halfa pour le faire réparer. Mais est-ce que mon ami va être d'accord avec ce plan osé ?
« Environ cinquante kilomètres. »
La proposition tient la route. La question de l'eau potable est primordiale. Silencieux, nous reprenons le voyage à trois. Le vent s'est calmé et la plaine uniforme s'étend immobile devant nous dans le soleil de l'après-midi. Liechtenstein est au volant et moi j'ai le temps de penser aux prochaines étapes.
L'Oasis de Sélima et la Menace des Pistes
Une silhouette élancée apparait dans l'horizon scintillant. Le guide commence à s'agiter, il se penche vers nous et montre de son bras tendu:
La colline se rapproche rapidement. Partout dans le sable il y a des pierres et des roches, mon ami doit ralentir. Les bidons d'essence qui jusqu'ici indiquaient le chemin ont disparu, peut-être emportés par des Bédouins qui passaient par là. Nous décidons de tourner vers le sud, où on distingue un passage dans la chaîne de collines.
Tout à coup, une ligne presque invisible glisse sous la voiture. Une fine bande irrégulière, que l'œil reconnait rien qu'à sa teinte claire. Mohammed aussi l'a remarquée, et il bondit sur son siège.
On distingue les pas de six chameaux. Mohammed se penche jusqu'au sol et souffle dans le sable, afin de déterminer l'âge de l'empreinte.
La trace va du sud au nord. Peut-être s'agit-il de paisibles Dongolans , qui allaient à Sélima pour chercher du sel. Ou alors des Guraans , une bande de brigands dont on nous a déjà parlé ? Sans doute cette caravane aura-t-elle fait halte à Sélima pour laisser se reposer les chameaux après leur long voyage.
Nous fermons la valve du pot d'échappement et traversons avec grande prudence l'ensellement rocheux où nous conduit la piste. Nous descendons ensuite une pente de sable et après un virage serré vers le nord, au fond du vallon, une verte palmeraie s'offre à nous. Cependant, la vue réconfortante du vert vif sur le fond gris de la montagne ne nous ravit pas du tout, car à l'ombre des palmiers de nombreux chameaux sont en train de pâturer.
Brève discussion. Les propriétaires des chameaux se sont apparemment cachés quand ils ont entendu nos camions. À quelle tribu peuvent-ils appartenir? Guraans, Dongolans ou peut-être Senussi?
Mohammed m'explique en chuchotant que les Arabes de Dongola ne se promènent pas dans ce coin aussi tard dans l'année et il nous incite à la prudence. Mais nous devons rentrer demain matin et nous avons besoin d'eau !
La Négociation Rusée avec les Bédouins Kababisch
Je me décide à descendre dans l'oasis, à condition que Liechtenstein se cache derrière un arbre pour me protéger avec son fusil à lunette. Mohammed reste également à l'abri; il porte l'uniforme du corps des chameaux et sa présence compliquerait encore les choses. Le cœur battant, je pars. J'atteins bientôt la végétation. Il n'y a personne. Passant à travers l'herbe haute et piquante, un petit sentier mène jusqu'à une clairière, où des selles de chameau et autres objets de camp traînent par terre. À quelques pas j'aperçois la source de l'oasis, une fente dans le sol, deux mètres de long et un demi-mètre de large, remplie d'eau limpide.
Je sens dans mon dos qu'on m'observe très attentivement et je décide donc de ne pas boire ; car dans le désert, celui qui n'a pas soif a toujours un avantage. Je plonge mes mains dans l'eau et les lave bien soigneusement, puis je m'assois sur une selle de chameau et allume une cigarette. De l'autre côté de la clairière, derrière un palmier, quelque chose bouge. J'aperçois un instant un visage noir barbu qui disparait aussitôt.
Lentement je me lève et me dirige vers le palmier. Maintenant nous allons savoir à qui nous avons affaire.
Un chameau dans l'herbe me regarde apeuré. Je remarque qu'il a une marque sur le dos, probablement dûe au poids de la selle. La plaie est purulente et envahie de mouches. Je m'approche de l'animal, je fais partir les insectes et touche son dos.
« Viens ici, allume le feu et chauffe ton couteau au lieu de dormir! »
C'est à voix haute et pleine de colère que je lance ces mots en direction du palmier.
Une figure louche se montre en hésitant derrière le palmier. Cet homme sauvage, tout noir, vêtu d'une ferda sale et d'un turban en désordre n'inspire aucune confiance. Il me regarde avec méfiance. Il ne porte pas sur le visage le signe de la tribu des Dongolans, serait-ce un Guraan? Je continue mon jeu :
« Es-salamalekum, ya Sidi », entends-je enfin.
Puis d'un ton conciliant, je poursuis le long rituel des salutations, conformément aux règles de politesse en usage dans le désert.
« El hamdulellah - Dieu merci. Et toi, comment vas-tu ? »
« Bien, grâce à Allah. »
« Que le ciel te garde sain et sauf. »
« Il bénit ta venue. »
« Sois salué au nom de Dieu. »
Ce dialogue cérémonieux se poursuit pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que l'on se serre chaleureusement la main. Les yeux stupéfaits de mon interlocuteur révèlent que la tournure des événements le déstabilise. Quand je reprends – cette fois sur un ton plus calme - le sujet de la plaie du chameau, il se défend vivement : ce n'est pas lui, mais Hammad, le propriétaire de l'animal.
Alors va le chercher, que je puisse lui parler ! L'intéressé apparaît enfin. Ses vêtements sont également sales et déchirés. Il porte un fusil sous le bras - il ne s'agit donc certainement pas de bergers. Le salut rituel se répète. Je me demande toujours à quelle tribu ils appartiennent. Ce ne sont pas des Guraans, car ils parlent l'arabe, ni des Bédouins de Kufra, vue la forme de leur visage. Le fusil est un vieux Remington datant de l'ère de la révolte des Mahdi.
Trois autres hommes se montrent. Le dernier qui arrive est le cheikh de la caravane , un infirme de la taille d'un enfant avec des traits séniles. Je constate qu'ils ont en tout trois fusils ; ce qui ne rend pas ma situation très confortable. Nous parlons un moment du chameau de Hammad, car les règles formelles des Bedouins ne permettent pas de questionner tout de suite l'autre sur la raison et la destination de son voyage. Mais je vois bien que mes amis à la peau sombre ont du mal à contenir leur curiosité. Finalement le cheik prend son courage à deux mains:
« Et ils vont tous venir ici ? » me demande-t-il d'un air inquiet.
Sur ce, le nain commence à m'expliquer qu'ils sont des gens paisibles venus ici pour chercher du sel.
Lui aussi montre une direction imprécise, quelque part au sud.
Soudain une idée me vient:
Je fais signe à mes amis. Je devine la silhouette de Liechtenstein derrière le rocher où il s'était caché ; on distingue clairement le fusil qu'il tient dans ses mains. Les cinq noirs se regardent d'un air gêné. Puis l'automobile se met en marche pour descendre vers la source. Mon ami et Mohammed descendent de la voiture. Nouvelles salutations.
Mohammed vient à mon côté et me chuchote à l'oreille : « Bedouins Kababisch , mauvais hommes... »
Je prononce alors le discours le plus long que j'aie jamais tenu en arabe :
Les yeux des hommes brillent et ils se hâtent de compter les réserves d'essence.
Et avant qu'ils aient compris, nous tenons leurs vieux Remington dans nos mains.
Au dernier rayon de soleil, les chameaux sont rassemblés et chargés. Les Kababisch objectent qu'ils ne connaissent pas le nord du désert, mais bientôt, à ma grande joie, ils expliquent qu'ils vont suivre la piste du Darb el Arbe'in , facile à trouver, jusqu'au plateau qui se situe à deux jours de marche de Sélima.
Une heure plus tard la petite caravane se met en route, composée de onze chameaux portant les charges et cinq petits chameaux. Nous les suivons des yeux jusqu'à la colline qui borde l'oasis. Plus tard je conduis la voiture vide sur les hauteurs et avec les jumelles je les vois marcher dans la plaine infinie au clair de lune.
Bien installés autour du feu, le repas mijotant, nous pensons avec compassion à nos deux camarades qui vont passer la nuit en plein désert, exposés au vent. Avant de nous coucher nous discutons en détail de nos plans pour les jours suivants.