Un imaginaire de pierre croqué par le baron de Burthe
Extrait OCR - Lt-Colonel de Burthe d'Annelet, au sud de Fada, vers Eg Méchina
Je n'ai pas trouvé le passage de Burthe à Ga Kourou selon Daniel Popp, mais là, il est à 10km au sud de fada et il s'enthousiasme tout seul du paysage ...
Eg Méchina
Je vais camper au milieu des rochers au lieu dit Eg Méchina, simple étape de démarrage ( 10 kil .).
27 juin
27 juin. - On entre dans une vaste plaine bossuée d'escarpements et de basses collines déchiquetées, piquée de rocs isolés et raboteux. Ces grès sont peu intéressants au point de vue géologique, mais curieux par les phénomènes d'érosion variés qu'ils présentent.
Le vent chargé de sable a peu à peu séparé nombre de roches de la masse originelle en les minant, les usant, et les burinant. Ces roches, quelque passives et friables qu'elles soient, ont la vie dure, mais la nature n'est jamais pressée, et les siècles patients en ont eu raison. Aussi, se sont-elles écaillées, dépouillées, fissurées et effritées. Les crêtes sont couronnées de crénelures bizarres, ou dentelées comme des arabesques, découpées par séries en forme de robustes piliers, de gracieuses colonnes bien alignées, de cônes réguliers, de pains de sucre effilés, de pointes menaçantes, de clochetons, de crocs et de griffes. Et ce sont en file des tables et des tabourets unis, des champignons, des gourdes à deux panses, des diabolos, des blocs cubiques ou arrondis, couverts de guingois d'une calotte de pierres plates ou supportant un bulbe. Un revêtement en forme d'éteignoir capuchonne un piton. Un lourd cylindre est coiffé d'un chapeau en goguette, comme s'il avait oscillé sur sa base et se jouait des lois de la pesanteur et de l'équilibre.
Architectures naturelles
Et ce sont encore des motifs d'architecture gothique Des pans de rocs ouvrent en plein ciel des yeux, des fenêtres ogivales, des meurtrières, des arceaux, des portiques, des oeillères simples ou doubles, et lancent des ponts et des arcs-boutants. Mille appendices les surplombent de la façon la plus imprévue : des pignons étranges et des gargouilles grimaçantes.
Les singularités naturelles y foisonnent. Là, on jurerait en réduction la basilique d'Albert après le bombardement. Plus loin, une autre cathèdre prend des airs de trône.
Peuple de statues
A des silhouettes, dont je ne cite que les plus typiques, j'attribue sans effort d'imagination une désignation : têtes de pharaons et masques de souverains connus. A côté d'un vieillard à la barbe vénérable, Hercule semble aux prises avec l'Hydre de Lerne. Tout près d'un banc roux semblable à un harmonieux autel où l'on sacrifie aux dieux primitifs, un homme est assis, très droit, telle une idole. Au bout d'une nef de pierre ancrée, quelque Prométhée est déchiré par les serres du vautour. Une Vierge à l'Enfant voisine avec tout un peuple de statues : un guerrier fièrement campé, un seigneur féodal à la coiffure caractéristique, un Cosaque du Kouban au bonnet pointu, un géant debout aux écoutes, un nain difforme, de colossales divinités égyptiennes, des enfants potelés et à fossettes, un homme couché sur le ventre et appuyé sur les coudes, une femme nue allongée sur le dos, dont on reconnait le fin profil, l'abondante chevelure qui s'épand ondulée, la poitrine saillante, le ventre arrondi, puis des blocs mal équarris où ressort un visage ébauché proche d'une tête aux traits incertains.
Des roches de formes bizarres rappellent par leurs contours des animaux fabuleux, des dragons, des monstres baroques et sans nom, des bêtes de l'Apocalypse, des quadrupèdes préhistoriques, sortes de salamandres à têtes de reptiles, ou de mégathériums des époques tertiaires et quaternaires, puissants, ramassés, prêts à bondir sur la proie qu'ils guettent, et d'où émane une force singulière.
Travail d'érosion
Ces personnages de pierre, grossièrement mais vigoureusement sculptés, tantôt debout ou inclinés, à genoux ou couchés, tantôt simulant une attaque ou une fuite, ou bien des gestes de menace, de souffrance ou de désespoir, comme on le voit chez les damnés de l'enfer dans nos cathédrales, illustrent le travail d'érosion mécanique ou chimique auquel sont soumis ces grès peu résistants. Ces phénomènes d'origine métamorphique sont rayés de stratifications de veines incrustées de colorations diverses, et divisés en couches concentriques de diamètres différents en raison des duretés inégales des couches. Certaines de leurs parties pourries ou en décomposition sont rongées d'ulcères et tombent en poussière.
Ces œuvres d'art réalisées par le génie miraculeux et impénétrable d'Éole, qui poursuit tous les jours son travail obstiné, en aiguisant les crêtes, en effilant les pitons, en accroissant les coupures, et en burinant les creux, ont survécu aux siècles des siècles. Les rayons obliques du soleil valorisent à souhait ces sculptures, et métamorphosent ces rochers tourmentés, qui donnent à cette région un caractère très particulier et un aspect typiquement pittoresque.