Balade sur le versant sud du Mont-Blanc
À la sortie du tunnel du Mont-Blanc, le regard s'ouvre sur le Val d'Aoste. Dès la frontière franchie, deux
vallées aussi intimes que prestigieuses s'offrent au voyageur : le
Val Veny
côté ouest qui rejoint la
France au
Col de la Seigne
, et le
Val Ferret
côté est qui rejoint la
Suisse
au
Col Ferret
.
C'est une occasion unique de contempler l'autre visage du massif. Ici, le versant italien se révèle bien
différent de celui de
Chamonix : plus sauvage, plus abrupt. C'est
le sanctuaire des plus belles voies
d'escalade du « Monarque », où les glaciers majestueux se déploient telle une houppelande de glace et de
lumière.
Au-delà des sommets, ce passage est aussi une invitation à la rencontre des Valdôtains, ces voisins dont
cette barrière monumentale nous sépare, mais pour qui l'accueil et la culture sont le cœur battant de ces
montagnes.
Le Val Veny
Au départ de
Courmayeur
, une première marche d'escalier nous conduit dans une forêt agréable, rafraîchie par la
Doire de Veny
.
La pente est douce et l'arête sud de la « Noire » se hérisse de tous ses clochetons menaçants.
L'eau ruisselle de partout, nous obligeant à quelques acrobaties pour franchir les nombreux torrents qui
n'ont pas tous l'air complaisants.
Mais le pique-nique reste assez agréable.
Puis la
moraine de Miage
nous fait le gros dos, offrant quelques détails de sa parure. Le contraste est saisissant entre ces blocs
gris clair, mélange de granite et de gneiss, et le vert tendre de la végétation qui envahit tout espace
à l'abri des bombardements.
On découvre alors l'immensité de ce
Glacier de Miage
qui pénètre le massif profondément, et draine toute la misère des pierres répudiées par Sa Majesté le
Mont-Blanc.
Le molosse, sous sa carapace hérissée de pierre, a l'apparence d'un crocodile de quelques kilomètres qui
viendrait vomir ses relents dans le
Lac Combal
qui prend alors sa teinte gris turquoise laiteuse si typique de la farine glaciaire.
Après cet immense verrou glaciaire, on arrive sur la jolie
Lée Blanche
tout en calmes, vaste moquette rehaussée de miroirs errants, fermée de ses
Pyramides Calcaires
et son
Aiguille des Glaciers
.
Après une nouvelle petite marche sur ce grand escalier, on découvre, planqué sur un bord, le
Refuge Elisabetta Soldini.
L'automne proche a déjà commencé son décor et barbouillé de rouge vif les myrtilles imprudentes.
La
Cabane Elisabetta Soldini
est encore calme et détendue, elle ne s'attend pas au grand déferlement qui la menace... L'accueil est
réconfortant, l'intérieur recouvert de bois neuf qui améliore le confort.
Ce matin, la lumière semble légèrement fatiguée. Je crois bien qu'elle se réserve pour l'après-midi chargé
qui l'attend.
La
Noire de Peuterey
plante son pic sombre et rageur dans tous les marais d'alentour.
Les glaciers de la
Lée Blanche
, de
Miage
, du
Brouillard
et du
Fréney
sont dans leur éternel concours de beauté.
Et les alpages de
Chécrouit
n'ont pas encore payé leur tribut aux exigences modernes des vététistes.
Le Val Ferret
Petit passage par la plateforme du Tunnel pour rester en « altitude », traversée de
Courmayeur
en douceur, montée au
Rifugio di Bertone
dans une lumière qui se démène pour sublimer ce décor majestueux.
Le point de vue est absolument remarquable : La chaîne se déploie, toute hérissée de ses 4 000, et le soleil
sculpte ses moindres détails en ombres et lumière. L'alpage est accueillant, en foins mûrs et quelques
herbes tendres. Des mélèzes attentifs sont installés sur les gradins de cet amphithéâtre.
On commence à hésiter entre
Mont-Blanc
et
Jorasses
, lui avec sa
Noire
et sa
Blanche de Peuterey
, que la lumière sépare de façon binaire, et elle avec sa
Dent du Géant
, ses
Dôme
et
Calotte de Rochefort
et son
Mallet
que la lumière chatoie outrageusement en fin d'après-midi.
Arrivée à Bertone, ce havre de paix suspendu entre ciel et terre : timing idéal, lumière idéale, ambiance
idéale, repas idéal : « What Else ? » comme dirait l'autre.
Plusieurs maisonnettes en bois et pierres de taille, signature incontestable de ce Val d'Aoste, sont
éparpillées dans les coins remarquables, autour d'une maison mère fière, opulente et agréable. Dans de
telles conditions, elles ont sûrement abrité quelques bonheurs.
Et Phoebus, sur son char de bronze, descend lentement pour dramatiser la fin d'un tel spectacle. Il choisit
pour disparaître, un colû de l'arête sud de la Noire qui n'a jamais si bien porté son nom.
Quelques émotions plus tard, au lever du jour, ce Dieu de la lumière, de la poésie, de la musique et de
l'éloquence, nous en remet une couche ! Il va falloir inventer un autre adjectif, car « idéal » n'est plus à
la hauteur.
Il ouvre ce nouveau spectacle en tirant le rideau sombre lentement vers le bas, comme ces beautés qui savent
si bien se dévoiler avec une lenteur extrême pour décupler le suspense.
La journée a déjà bien commencé. Maintenant, le programme est « il sentiero Testa Bernarda ». Tout baigne,
pente douce et continue, méandres inspirés de ceux de l'Okavango, tout est fait pour laisser les passants
profiter du décor sans se marcher sur la langue.
Mont de Saxe, Testa Bernarda, Tête de la Tronche, Col Sapin, Col entre deux Sauts, Vallone Di Malatra,
ça ressemble à la présentation d'une nouvelle collection d'un grand couturier.
Et le retour sur terre se fait par le
refuge Bonatti
, puis le long de la
Doire de Ferret
pour conclure ce très beau périple.